Journal d’un vampire qui voulait revoir le soleil

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8 Novembre

J’ai enfin trouvé un psy qui voulait bien consulter la nuit. Il m’a conseillé d’écrire un journal en guise de catharsis. Il me prend après ses rendez-vous de la journée, à partir de 20h30. C’est bien pour l’hiver, mais ça posera certainement problème avec le retour des beaux jours. Il ne pose pas de questions sur les horaires. Les séances durent souvent moins d’une heure. Je ne veux pas non plus abuser de sa gentillesse.

Afin de ne pas éveiller ses soupçons quant à ma nature, je ne lui parle pas de mon vrai manque. J’ai remplacé le soleil par une personne. Elle s’appelle Hélène. J’ai sorti ça comme ça, mais je me suis rendu compte par la suite qu’en grec ancien ce prénom signifiait « éclat du soleil ». C’est drôle de le constater après coup. Je ne sais pas trop quoi dire et je n’aime pas écrire alors je vais aller me coucher, il commence à faire jour dehors.

14 Novembre

Décidément ce psy n’est pas commun. Ou alors tous les psys sont comme ça ? Je ne sais pas. De mon temps la psychanalyse n’existait pas. J’ai longtemps compensé mon manque de soleil par le sang. Je tuais en grande quantité, sans réelle distinction, même si la jeune chaire est souvent plus tendre et son nectar plus savoureux. Les gens ayant une bonne hygiène de vie se révèlent être également des repas plus nutritifs.

Je me focalise désormais sur les végétariens des quartiers bourgeois. Leur nourriture est plus saine et je ne m’en porte que mieux. C’était le bon temps, mais j’ai fini par avoir des remords et ça les remords, ça vous creuse le ventre et ça vous laisse comme un vide qui ronge tout le reste. Maintenant je tue seulement en cas de besoin et Hélène me manque de plus en plus.

Je ne peux pas lui expliquer les choses comme ça au psy alors… alors j’ai remplacé le mot « sang » par « cocaïne ». C’est une drogue assez sulfureuse et addictive pour lui faire comprendre ma dépendance. Ça marche plutôt bien. Un psy n’est pas censé faire ça, mais je crois qu’il m’a félicité quand je lui ai dit vouloir réduire ma consommation. Un brave type. Sa peau sent très bon, j’aimerais la mordre. Je me retiens, c’est pas si simple de trouver un psy qui vous accepte aussi tard pour des consultations…

25 Novembre

Aujourd’hui c’est mon anniversaire. Je me sens lyrique. J’ai l’impression d’avoir déjà eu un journal. Mes souvenirs se ternissent, d’autres se déploient, se reconstruisent, se tissent, fusionnent comme deux toiles géantes alourdies de poussière. Plusieurs vies se sont écoulées. C’est très long. J’ai une impression de constante familiarité avec les choses et donc de lassitude. Il y a comme un voile de trop grande promiscuité avec le réel et les cycles de la vie s’enchaînent toujours de la même façon sous mes yeux fatigués (même si je ne vieillis pas).

Je ne parle pas de « déjà vu », ce n’est pas la conviction d’avoir déjà vécu un moment, non. C’est simplement que chaque seconde qui s’écoule dévoile le cours inextricable des possibilités finies. Le temps n’existe pas pour moi. Hélène me manque et le temps aussi. Je vais dire au psy que « le temps » c’est « un rêve ». Voilà, je vais lui dire que je ne rêve plus pour dire qu’en fait le temps qui passe me manque. « Hélène envahit mes rêves ». Ouais… en fait c’est problématique parce que le soleil envahit vraiment mes rêves. Je rêve de lumière et de lacs scintillant en plein été. Il faudra trouver une autre analogie pour le temps…

Ma vie est toujours faîte de choix et de bifurcations, comme tout le monde, d’aménagements imprévisibles ou devrais-je dire, incalculables. Des « surprises », aussi rares soient-elles, bref, des encastrements de contingences. J’ai essayé de faire un éloge de l’ennui. Les gens normaux, j’entends ceux qui peuvent sortir en plein jour pour aller faire un travail qu’ils n’aiment pas, fuient l’ennui et le silence. Ils passent leur temps à recycler du vide pour combler la vacuité. Du coup il ne se passe plus rien dans leur tête sinon un défilement passif des choses. Sauf qu’eux ne s’en rendent pas compte et moi oui. Et puis ils ont le soleil eux.

Chaque proposition, chaque éventualité, apparaissent très vite comme des chemins déjà parcourus. Il y a aussi les réactions des autres, les interactions et les actes bienfaisants ou destructeurs de chacun mais cela a déjà été éprouvé. Globalement, surtout à cette époque, tout le monde souhaite être singulier et donc tout le monde se comporte de façon ultra normée. C’est chiant. C’est clair que fracasser le crâne d’un étudiant pour lui pomper le sang jusqu’à avoir les dents du fond qui baignent ça à tout de suite plus de panache. Mais ça encore une fois… je ne peux le raconter à personne.

26 Novembre

Je n’ai pas terminé d’écrire hier, parler de sang m’a mis en appétit et je suis allé manger. Ça serait pas mal au demeurant d’imaginer un service de livraison à domicile. Un truc pour les hémophiles et les vampires. Il y a un business à se faire. Tout ce qui est lucratif n’est pas amoral n’est-ce pas ?

Je m’épanchais donc sur le temps qui ne passe plus. C’est étrange de se plaindre d’une chose qui est le fantasme d’une bonne moitié de l’humanité. Ne pas mourir. Ne pas mourir c’est ne pas vivre, c’est pour cela qu’on associe les vampires au monde des morts et non à celui des vivants.

Quand on ne meurt pas, plus-grand-chose n’est réjouissant ou décevant. La déception elle-même devient surannée, une position si longuement éprouvée auparavant qu’elle est observable à l’aune de ce détachement que je ne parviens pas à exprimer. Les bonnes et les mauvaises choses s’associent, se confrontent puis se répètent indéfiniment et j’observe cela non sans insensibilité, mais avec un contrôle parfait de mes émotions et une indifférence magnanime.

Si une chose se passe, bonne ou mauvaise, je considère qu’il s’agit d’un des innombrables scénarios qui aurait pu déjà s’écrire dans ma tête. La vie est sans surprise. J’y dénote toujours les mêmes structures narratives et les événements glissent sur moi comme un souffle familier. Une mauvaise haleine si vous préférez.

Je suis né, je suis mort et j’ai vécu à plusieurs reprises, des fragments de vies me reviennent parfois, mais il m’est impossible de dissocier mes différentes existences. Aujourd’hui je mixe dans des clubs. C’est une excellente couverture, mon public est jeune, je peux chasser tranquillement et me faire des trips gratos avec tout ce qu’ils ingèrent en une soirée. Pourtant cela m’ennuie. Avant j’essayais de sélectionner méticuleusement mes tracks, « d’écrire une histoire » comme disent les artistes qui se cherchent une légitimité, mais il faut être lucide, tout le monde s’en branle. C’est le défouloir, la cour de récré, un espace de neutralisation des affects. Boom boom boom boom… la musique lancinante qui anesthésie le monde. « That’s good shit »…

On dit que dans la nuit, tout se ressemble.  Le jour est un passage étrange où dehors les besogneux s’agitent en attendant la fin. La fin de quoi ? Personne ne le sait. C’est au nom de cette finalité incertaine que ça klaxonne dans les bagnoles et que des inconnus insultent leur mère respective pour une ligne blanche mal coupée.

Le soir venu, elle finira dans le nez d’un cadre sup qui veut suivre le tempo. C’est une danse con el diablo et ça finit toujours mal. L’amusement est aussi devenu une activité productiviste à 80 balles le gramme. Il faut être performatif même à la fête, il ne faut rien manquer, tout ingérer, si ton corps lâche… c’est pas de bol. Suivre le rythme. Ils disent qu’ils sont en marche quand tout le monde se casse la gueule. On sait bien où ça nous mène et soyons francs, on s’en tape complètement, mais on a décidé de manger moins de viande pour sauver la planète.

Le lendemain, dans un meublé ikea agrémenté de quelques trouvailles chinées sur leboncoin, les nouveaux souvenirs que l’on s’est fabriqués sur son téléphone sont immortalisés jusqu’à la fin des temps (c’est à dire bientôt), sur des serveurs refroidis quelque part dans le monde où il fera bientôt trop chaud.  On a délégué sa mémoire à un compte instagram. C’est toujours ça de moins à supporter et ça permet d’allouer de l’énergie à une autre tâche cérébrale primordiale comme, à titre d’exemple, regarder défiler des trucs sur youtube. C’est comme pisser dans la neige pour dessiner son propre visage. C’est marrant, faut le dire et ça n’emmerde personne.

Dans la nuit tout se ressemble, surtout les chats, qui dans leur sublime indifférence passent pour des  stoïciens. Et moi j’écris des fadaises qui ne rebondissent nulle part sinon sur mon égo. Et moi j’égraine les falaises où retentit parfois le mirage d’un écho…

28 Novembre

Je ne sais plus quand j’ai totalement pris conscience de mon état et de mon spleen. Je ne sais pas s’il y a d’autres gens comme moi, mais ça serait pas mal d’en parler avec eux. Je pense avoir une âme et j’aimerais en discuter avant de pouvoir la sauver.

Je ne sais pas si je dois vivre ma condition comme une chance ou une malédiction. Je crois plutôt qu’il s’agit d’une erreur de fonctionnement. Un bug de l’univers si vous préférez. Non que quelqu’un ou quelque chose soit forcément responsable de cela, mais il y a eu comme une anomalie. 

Je pense pourtant être parvenu à la fin d’un cycle. Ce désir de soleil c’est absurde pour un vampire. Enfin ce n’est pas absurde, mais c’est incompatible.

Je pourrais bien gagner tout l’argent du monde ou me retrouver au fond du gouffre, ça me ferait le même effet. Peut-être suis-je enfin disposé à quitter une dimension matérielle pour en rejoindre une autre. 

Peut-être que l’appel du soleil est une volonté de mourir. De mourir vraiment je veux dire. Impossible de le savoir en réalité, impossible de le prédire. Il faudrait que je sorte en plein jour, juste pour voir. Mais cela est tellement douloureux… Je n’ai pas peur de mourir, j’ai peu de la douleur.

Quand je suis sur le point de tuer une victime et que je bois son sang, je vois bien qu’elle se trouve comme apaisée une fois que la mort se présente. Elle abandonne sa vie terrestre et tous les problèmes qui vont avec. Je les délivre. Je suis leur sauveur. Celui qui m’a mordu m’a emprisonné.

Un film français, je ne sais plus lequel, je crois avoir vu tous les films… disait que la vie « est une prison et pas n’importe laquelle parce que pour s’en échapper il faut passer l’arme à gauche ». Après il dit au type, c’est Depardieu je crois qui parle, « je vais t’enculer et tu vas jouir ». C’est très beau en fait dans le film, mais dit comme ça, c’est pas terrible.

J’ai atteint la grâce de la mélancolie et la maîtrise totale des normes sociales dans tous les contextes, pourvu que ce soit la nuit. Je sais donc quelles réactions avoir pour ne pas me faire diagnostiquer une dépression par le psy. Même si je ne sais pas trop ce qu’il en pense au final. Je vais peut-être tout lui dire et après le bouffer, ça me ferait du bien.

30 Novembre

J’ai dit au psy que le temps c’était mon fils, celui que j’avais eu avec Hélène et que du coup il me manquait aussi et que j’aimerais bien revoir Hélène pour revoir mon fils. Sans le faire exprès, mes confidences deviendraient presque poétiques. Ou pathétiques. L’un n’est jamais bien loin de l’autre, c’est ce qui fait la différence, très mince parfois, entre un bon et un mauvais poète.

En vérité j’ai eu, aimé et perdu tant d’enfants que je ne sais plus vraiment desquels je suis le père. Cela peut paraître horrible, mais il n’en est rien. Ne vieillissant pas, je dois toujours partir quand l’heure vient.

J’ai quitté des centaines de femmes et donc des centaines de gosses. Des gens que j’aimais, que j’aimais vraiment. Certains hommes et certaines femmes avec qui j’ai vécu ont connu mon secret, mais c’est toujours délicat de voir les chairs s’affaisser et une vie s’éteindre. On ne s’y fait jamais. Désormais, je ne dis plus rien et je pars sans laisser de traces. Tous les pères qui fuient ne sont pas forcément des vampires… qu’on se le dise…

Les enfants que j’ai sont tout à fait normaux. Ils peuvent marcher dans le jour, avec le soleil. Ils auraient pu naître autrement, ailleurs, mais c’est cette configuration précise qui semble avoir été retenue par l’univers.

Pur hasard ou simple probabilité ? Peu importe mais cette naissance est une possibilité parmi tant d’autres.

Pourquoi alors devrais-je m’en émouvoir ? Si je suis incapable de réagir aux autres possibilités tout simplement parce que mes capacités cérébrales, mes limites cognitives ne me le permettent pas, pourquoi devrais-je être plus sensible à un événement qui ne concerne que moi dans un contexte qui est le mien et qui se rapporte à une conception étriquée de ce que peut ou pourrait être la réalité des choses ?

En somme, pourquoi préférer ses enfants à ceux des autres ? C’est une question que seul un vampire doit pouvoir se poser…

Pour le moment, c’est Hélène qui me manque et notre fils. J’aimerais voir notre fils passer, à travers les saisons et voir les arbres fleurir dans la lumière du printemps. Je ne me souviens plus du jour.

17 Décembre

J’ai parié sur le bon cheval. Ce psy est vraiment le meilleur. Il a compris qui j’étais vraiment et ne semble pas être effrayé. Il a mis en place tout un dispositif rien que pour moi et j’ai pu revoir le soleil. Je peux à nouveau marcher en plein jour et comme prévu, mon besoin de sang s’est atténué même si parfois, par pure gourmandise, je me taperais bien un petit shoot.

Des types sont venus me chercher un soir, ils m’ont mis dans un fourgon. Je n’ai pas bronché, le psy était là, il était doux et souriant, il m’expliquait que c’était pour mon bien. Tant qu’à faire je n’étais plus à ça près et puis si ça tournait mal, je pouvais bien tous les buter.

On dit beaucoup de choses sur les vampires qui sont des conneries. Comme l’ail, les crucifix, l’eau bénite et tout ce merdier… mais pour la force surhumaine, c’est tout à fait vrai. Le surhomme de Nietzsche est un vampire. Même si Nietzsche parlait de morale et non de force physique… on fait souvent l’erreur… bref, au final Nietzsche c’était peut-être moi et je ne m’en souviens plus. Et si Jésus… bon j’arrête ça vire à la mégalomanie mais ça serait drôle il faut dire, que nous soyons tous les mêmes personnes. Je veux dire par rapport au délire freudien de tuer le père, tout ça… Je devrais en parler au psy juste pour rigoler…

Au début je refusais catégoriquement de sortir de ma chambre en pleine journée mais ils ont fini par insister. C’est vrai que ça m’a un peu piqué les yeux et brûlé la peau mais je me suis vite habitué.

Quelle beauté ! Je n’avais pas vu ça depuis des siècles. C’est fou comme les reliefs, les visages, les paysages… prennent une autre dimension. J’ai pu voir des couleurs que je ne connaissais plus, des nuances que j’avais oubliées… Tout a resurgi aux aurores et ma peau rougissait de plaisir sous les rayons du soleil d’hiver. Même les nuages ne m’ont pas contrarié. J’ai redécouvert leur texture, je pouvais presque les sentir… Je suis ici depuis une semaine maintenant. Je me sens bien. Rien à signaler. Je pense rester encore un peu jusqu’à ce que la nuit me manque.

Oui parce-que fait surprenant, je dors la nuit maintenant…

C’est étrange

Fragments

C’est étrange, comme le feu dans nos mains chante la braise.

C’est étrange comme le monde s’est teinté du néant.

Hier encore il y avait comme un parfum de liesse,

Qui embaumait le cercle rapproché de nos sens.

C’est étrange comme déjà se patine l’ivresse,

D’un filtre virtuel qui a tout dérobé,

Un mur d’illusions vaines qui prétend connecter,

Et qui ravive au loin le chant de nos égos.

C’est étrange car hier encore, je me souviens.

Il brûlait dans nos yeux une larme d’espérance,

Quelque chose d’insensé qui défiait le réel,

Une course contre la montre que nous allions gagner.

C’est étrange ce combat qu’il faut sans cesse mener,

Contre les portes ouvertes vers les longs raccourcis,

Ces chemins de traverse qui nous vantent la paresse,

Comme une sœur éloignée de la contemplation.

C’est étrange, mais j’y croirai toujours,

Aux bonheurs insolites qui déchirent le jour,

Quand le matin encore je ne suis pas couché,

Et que je rêve sans fin aux couleurs opiacées.

Nos souffles unis recouvrent tout

Fragments

Une pluie de toi sur mon visage, le goût du souvenir dans la bouche. C’est humide entre mes doigts, comme une langue tendue dans le noir. Les corps s’avalent pour mieux se voir dans la tempête. La lumière passe entre les êtres et je m’estompe sur ta peau. Dehors, les gouttes tombent sur le velux et font crépiter le décor. Nous entendons à peine la lumière de l’orage. Nos souffles unis recouvrent tout.

Nous disparaissons dans une volupté brute. Tout recommence, plus fort, plus proche, jusqu’à dissolution. Nous nous endormons enfin, cachés sous la lune. Je sens ton absence à la lisière du sommeil. Je m’anime à nouveau avec les bruits du toi.

Les Solitudes

Fragments

Elle lui demanda de le regarder. Il détournait les yeux. Elle lui dit que même ailleurs elle le regardait, mais il ne l’entendait pas. Il refusait d’admettre qu’elle avait son regard dans le sien même en lui tournant le dos. Pourtant elle le voyait tout entier, encore mieux avec de la distance, encore mieux avec l’âpreté du manque, elle pouvait le contempler, dans ses gestes, dans ses paroles, dans son être, dans sa beauté. Lui, continuait à fuir cet implacable constat empirique qu’était le vide créé par son absence.  Elle, pouvait le peindre avec ses mains, dans l’espace que son corps n’investissait pas. Son souvenir ne lui suffisait pas, mais elle parvenait à entourer le vide. En formant des cercles d’or avec ses doigts, elle attrapait un peu de son âme ; quelques filaments cendrés qui blanchissaient sa peau. Lui, il regardait son ventre et sa douleur et son chagrin, le pressait doucement contre sa poitrine et ignorait la lumière, douce et lointaine qui caressait sa nuque.

Ensemble

Fragments

Toi, tu es venu de moi, je suis venu de toi, j’ai croisé ton errance, tu es nu dans la danse, je suis beau dans tes yeux, je suis faible sans eux, je ne suis rien dans la nuit sauf quand tu me souris.

Les autres murmurent, j’aime leurs visages, leur présence me rassure. Les autres murmurent, un peu trop fort, cela me fait peur, je veux les embrasser, mes lèvres sont desséchées. Je tourne autour de moi, la main dans mon visage, le cœur à l’ouvrage, j’évoque des mises en scène qui trahissent le réel.

Je cherche leur souffle, je n’entends que le mien, ils cherchent mon souffle mais il n’existe pas. Je n’existe plus, j’étais comme une pensée, emportée par la pluie, les voilà rassurés. Je n’existe plus, j’étais leur autre, leur alter (sans) ego, on a cru se croiser, sans vouloir se toucher.

Il faut réessayer, combler les interstices, se rappeler du futur, ce souvenir en commun. Il faut réessayer, s’effleurer, se nouer, en ouvrant grand les bras, se mêler dans le vide et flotter vers ailleurs. Ensemble.

Sans contact

Fragments

Ses doigts touchent les reliefs apaisants de sa carte de crédit. Derrière lui, une fenêtre, il fait si beau dehors mais les volets sont fermés, la télévision est allumée en continu. Elle bourdonne, dissipe le silence et accompagne la solitude. Il regarde le mur de sa chambre, il entrevoit les possibilités, rêve de choses qui ont été soufflées. Les oiseaux se sont tus et avec eux le ciel, on peut les contempler si on en paye le prix. L’abondance pour un temps et en contrepartie, le luxe de ne penser à rien.

Les spectres errent entre les rayons des supermarchés. L’agencement est parfait, rien n’interfère plus entre le consommé et le consommant, les liens sont invisibles, tout est disponible sous les reflets splendides d’un carrelage rutilant. Et si la vision des produits remarquablement disposés est trop insupportable, il existe des alternatives.

Quelques pressions de l’index suffisent. Le voilà rassuré, il n’a pas eu besoin d’interagir avec autrui et il recevra dans les trois jours ouvrés, l’objet souhaité dont il n’a plus besoin. En attendant, il faudra patienter en absorbant en quantité massive, un flux continu de breloques audiovisuelles. Il jubile, même s’il ne sait plus vraiment ce que cela veut dire. Heureusement, un dictionnaire en ligne et quelques tutoriels éclaireront sa lanterne.

 

Elle tient les vagues entre ses mains

Fragments

Il y a tellement de soleil contre le fleuve que ses pensées sont blanches. Il plonge dans le miroir et s’habille des méandres que son corps dessine en tordant l’horizon. Tout est limpide car il ne voit plus rien. Tout est clarté dans la lumière du soir. Ses mouvements créent de petits remous à la lisière de l’eau. Ce sont comme des vagues qui dansent pour célébrer le jour. La nuit va arriver mais elle se fait attendre. Mystérieuse et craintive elle attend sagement son tour.

Il y a tellement de lune contre le fleuve que ses pensées sont rouges. Ce soir elle s’est parée de feu et flambe parmi les astres. Elle plonge dans le miroir et déshabille le ciel en fendant la surface des eaux troubles de son cœur. Elle sait qu’il est venu ici, plus tôt dans la journée, quand le soleil tenait encore les nuages en respect. Elle sent sa présence simplement en tenant l’eau entre ses mains. Ses caresses réactivent les mouvements de son corps.

Ils se touchent à quelques heures d’intervalle. Ils se sentent, se croisent, se reconnaissent séparés par le temps. Il est venu ici, à nager dans la lumière, là où elle danse dans les limbes empourprés. C’était dans une autre vie peut-être, ils ne savent plus vraiment. Mais ils se souviennent de l’avenir, ils savent qu’ils se croiseront bientôt.

Il tient le vent entre ses mains

Fragments

Le soleil l’aveugle alors il marche à reculons. Il voit devant lui une étendue de sable gris. Il sait que tout est plus clair derrière, mais il a peur de se brûler les yeux. Des silhouettes jaillissent des profondeurs et retournent aussitôt se terrer sous de gros monticules de poussière. Le vent gifle son visage, il n’entend rien sinon l’errance. Le vent souffle entre ses mains et il essaye de l’attraper. Ses traces s’effacent, personne ne se souviendra de lui. Il recule et malgré tout il avance. Il cherche un petit coin d’ombre, sous un arbre où il pourra se reposer et boire un peu d’eau. Pour l’instant, s’il ouvre son outre, elle se remplira de sable et il mourra. Il espère trouver une alcôve dans la roche, un espace généreusement offert par le hasard pour qu’il puisse s’asseoir et regarder la lumière à travers ses doigts desséchés. Il espère trouver la pierre qui rafraîchira sa peau écorchée.

Elle n’est pas loin de lui mais la tempête les sépare. Ils ne peuvent s’entendre ni se voir. S’ils s’arrêtaient tous deux et tendaient les mains vers l’inconnu, ils s’effleureraient et pourraient se tenir debout contre les éléments. Peut-être même attraperaient-ils le vent. Peut-être… Seulement voilà, on ne leur a jamais appris à tendre les mains, on leur a seulement dit de traîner les pieds jusqu’au prochain point de chute, de reculer pour avancer et de ne pas se préoccuper des autres. C’est ce qu’ils font depuis des siècles et ils survivent ainsi.

Il tient le soleil entre ses mains

Fragments

Elle passe comme un fantôme au milieu de la foule. Il tient le soleil entre ses mains. Elle passe comme un fantôme au milieu de la foule et il réchauffe son corps simplement en lui montrant ses paumes. Elle ne sait pas comment lui dire. Comment lui dire qu’elle est invisible ? Comment lui dire qu’elle sent dans son ventre parfois, le vide de tous les précipices ? Il lui tend simplement ses paumes et le soleil réchauffe leur corps. Mais il absorbe le vide, il l’absorbe et maintenant c’est lui qui disparaît. Il se sent impuissant alors il ouvre les paumes plus largement, il écarte ses doigts et pause les mains sur son ventre. Cela lui suffit à elle mais pas à lui, lui il disparaît dans le néant et il l’avale comme un fleuve avalerait l’océan. Elle a les yeux fermés, elle pense qu’il est encore là, avec ses paumes tendues et le soleil qui lui brûle les mains. Lui, se débat dans tous les précipices mais il n’y a rien à affronter là-bas. Il est seul, seul dans la nuit, avec la lune qui l’ignore. Alors il montre ses paumes au ciel et gèle à l’intérieur. C’est le silence.