En colère et joyeux

Fragments

Comme un mantra, je me le répète : « nous sommes en colère et joyeux ». C’est un « nous » fictif, je ne saurais dire ce qu’il contient vraiment. Mes amis ? Ma génération ? Ma famille ? Mes artistes et penseurs favoris ? Mes rencontres éphémères ? Celles et ceux qui se reconnaîtront finalement. C’est un « nous » que je vois comme un espace de possibilités, un espace mal défini mais qui se construirait en opposition à l’indifférence et à la morosité.

Cette colère saine qui nous anime, elle s’érige comme un pont, magnifique, bariolé, fait de bric et de broc, de désir et d’amour. Notre désir s’alimente des cendres que sont vos rêves. Vos rêves sont nos murs et nos cauchemars. Nous n’attendons plus rien de vous, les dévots dont la secte sacrifie le vivant sur l’hôtel de la performance. C’est un « vous » bien réel, chaque jour nous reniflons la puanteur de vos insanités. Votre médiocrité et votre cynisme nous mettent en colère et en marche contre vous. « Contre » est une opposition : contre votre monde. Mais il s’agit aussi d’être « tout contre », ensemble, les uns tout contre les autres, soudés, pour vous arracher des mains ce que chaque jour vous arrachez à notre dignité.

Nous ne saurions dire ce qui est le plus pathologique : votre capacité à ne pas comprendre le monde au-delà de vos cercles incestueux, haut-lieux de la reproduction sociale, ou bien cette persévérance qu’est la vôtre à protéger vos seuls intérêts en prétendant le contraire. Vous êtes des prédateurs et vous en êtes fiers, certains d’avoir réinventé ce qui n’est autre qu’un darwinisme social vieux d’un demi-siècle.

Vos « innovations » sentent le renfermé, le rance, la vase stagnante qui colle aux basques. Vous changez la devanture en permanence pour que rien ne change dans la boutique que vous vous êtes appropriée. Un tour d’illusionnistes pour les nuls.

La seule façon de vous faire respecter est de transférer votre peur du peuple en déléguant la violence physique sur lui à des gens que vous méprisez tout autant. Et lorsque nous ripostons, vous hurlez à la « barbarie ». Votre discours est bien huilé. Votre système judiciaire aussi. Nous constatons chaque jour la nullité de ce que vous osez nommer « l’excellence ». Vos écoles en sont les temples. Vos pensées ne s’animent que si elles sont sponsorisées, monétisées, qu’elles suscitent une transaction quelconque et une validation de vos certitudes.

Parfois vous entendez des trucs intelligents qui ne sont pas de vous et vous les répétez stupidement pour illustrer vos propos. Vous avez encore cette capacité à distinguer ce qui « sonne bien », le contenu en moins, pour en faire un de vos slogans publicitaires que vous érigez en « valeurs ». Vous éventrez au passage le langage de tout son sens pour mieux vous l’approprier et nous vendre des idées comme on vend de la lessive. « Révolution », « République », « Progrès », « Tolérance », « Laïcité », « Égalité des chances » … Dans vos langues de bois, cela ne veut rien dire et vous nous privez ainsi de parole. Tout ce qui s’écarte de vos discours est « dangereux », « marginal », « has been », « populiste », « complotiste », « amoral »…

Comment s’étonner que des gens voient des complots partout quand justement vous passez le plus clair de votre temps à mentir, tricher, détourner, maquiller ? Vous nous faites croire que la démocratie consiste à renouveler tous les cinq ans le mandat du Top Manager puis d’attendre que ça passe, gentiment. Ceux qui ne votent pas sont des « gueux », des « incultes », des « sans dents »… Pourtant, en se désintéressant de votre sordide partouze politico-médiatique, ils s’engagent certainement plus qu’en glissant un bulletin dans une urne qui ne changera strictement rien. Le système a été conçu par vous, pour vous, sans nous. Il est terne et maussade.

Nous le voyons maintenant, votre conception du monde est un crime contre l’humanité, un crime contre la nature, un crime contre la vie, un crime contre vous-mêmes. Car oui, contrairement à vous, nous considérons que vous faites partie de l’humanité et que vous y avez une place. Certes bien trop importante actuellement au vu du petit nombre que vous êtes, souvent en tant qu’homme, blanc et généralement héritier d’une situation et d’une fortune que vous appelez « le mérite ». Nous ne supportons plus vos saloperies.

Par chance et à la différence de vous, nous sommes encore joyeux.  Vous aimeriez nous voir courber l’échine, mais nous ferons de votre mépris de la joie, de la créativité, nous ferons des fêtes sur vos ruines que nous rendrons fertiles. Nous construirons autre chose, sans votre avis, sans votre aval, sans l’idée que tout doit avoir une valeur marchande, une rentabilité, un prix. Nous n’attendons plus rien de vous, nous pensons déjà à autre chose, autrement, sans vous. Votre présence imposante et votre constance à ruiner tout ce qui est beau, car sortant de votre logiciel totalisant, nous incommode, nous gêne, nous blesse et parfois nous tue. Votre tristesse transpire de vos postures, de vos corps, de vos mots, cela se voit. Il y a en vous un paysage désolé de tristesse et de frustrations. Votre égo n’est alimenté que de vos passions tristes et de vos crispations nombrilistes. Il est gonflé comme un cadavre retrouvé au fond d’un lac. Putréfié et contagieux comme une pandémie.

C’est la tristesse qui vous rend veules, pathétiques, hypocrites, craintifs et méchants, car sans la violence que vous instiguez chaque jour, vous n’êtes rien, vous ne servez à rien sinon à conserver une idéologie qui prétend ne pas en être une. Votre idéologie, la pire de toutes, est d’annuler le conflit, le débat, le terreau démocratique. Vous êtes en vérité la rampe d’accès vers tous les autoritarismes, les despotismes, les fascismes et vous passez tellement de temps à essayer de nous prouver le contraire que ça en devient suspect. Vos budgets en communication dédiés à cacher la merde sous le tapis pourraient, probablement, combler le manque de moyens au sein des hôpitaux. Vous avez construit, patiemment et méthodiquement notre misère et vous vous étonnez de notre colère.

Nous sommes en colère certes, mais nous sommes aussi joyeux. Ces émotions, deux faces d’une même pièce, nous vous les offrons (ça veut dire gratuit). Notre stock de colère s’épuisera quand vous aurez enfin compris que les choses ne vous appartiennent pas. Pas plus qu’elles ne nous appartiennent où nous appartiendront un jour. Nous prônons le « commun », ce mot que vous avez volontairement confondu avec les anciennes dictatures de l’Est pour nous forcer à consentir à vos opérations criminelles au nom de la « liberté » que vous enfoncez, à coups de burin, dans la gorge de vos ennemis interchangeables. Comprendre : ceux qui n’ont rien à vous vendre ou à vous acheter. Commun ne veut pas dire : « tous pareil », « tous comme vous », cela signifie accepter nos différences, accepter les conflits, accepter la disparité et l’hétérogénéité des pensées et des modes de vie. Nous voulons mettre en commun notre énergie pour défendre cette richesse. Nous voulons mettre en commun notre énergie pour éviter de voir le monde disparaître.

Nous ne sommes pas utopistes, nous sommes réalistes. Ce ne sont pas nous, aux dernières nouvelles, qui croient en un système économique capable de s’autoréguler et de répartir équitablement ses « profits ». Désolé de vous le dire mais votre idéologie relève de la croyance et du fait magique. Nous n’avons rien contre les rêves sauf quand ils détruisent ceux des autres.

Nous sommes en colère, nous le sommes de plus en plus mais suffisamment joyeux pour encore ouvrir les bras à ceux qui ouvriront les yeux. Lâchez prise, décrispez vos mains enserrées autour de ces babioles inutiles qui polluent notre monde, laissez vous aller, respirez, demandez pardon, certains peut-être sauront vous pardonner. Vous devez être épuisés de brasser du vide constamment. Nous le sommes encore plus. Abandonnez vos places si convoitées qui ne font ni notre bonheur ni le vôtre. Partagez ce fardeau avec nous, nous en ferons un herbier plus vivace et plus beau que vos jardins en réalité virtuelle.

Nous sommes en colère mais joyeux, c’est une colère belle et lumineuse car elle cherche dans le noir, le moindre faisceau qui emplira nos cœurs d’une joie durable. Nombreux d’entre vous ne lâcheront jamais, ils font partie intégrante du mécanisme, ils sont ce mécanisme, cette machine à broyer qui s’accommode de tout. Tant pis pour eux, ils ne sont déjà plus de ce monde, ils sont déjà morts, empêtrés dans leurs fables, leurs compétitions stériles, la bite à la main et le torse bombé, contemplant une bagnole balancée dans l’espace. Une belle métaphore (mais en est-ce vraiment une ?) de ce qui semble être « votre projet ».

Quant à nous, nous sommes en colère et joyeux, avec nos rêves et nos désirs qui vous font généralement sourire puis soupirer. Mais surtout, nous sommes vivants, ici et maintenant et nous le resterons. Nous revendiquons ce droit de vivre. Notre colère est belle, c’est une rage qui déborde, qui gonfle nos corps et nous met en mouvement. Ce mouvement vous fait peur. Vous êtes, sans tous ces apparats, de toutes petites créatures, frêles et craintives. Vous paniquez, car vous savez toutes ces richesses bien mal acquises. Sans nous, votre monde ne tourne pas. Nous sommes en colère et joyeux, nous sommes à vos portes et nous dansons.

Il Respire (Audio)

Micronouvelles, Podcasts / Audiobooks

« Il Respire » est une micronouvelle publiée pour la première fois sur le site en septembre 2019.

Le texte est lu et interprété par Marc Lamaison.

Un homme entre dans une grotte. Tout est lumière. Les parois se meuvent à chaque mouvement de son corps. Il respire. Il respire vraiment. Il n’avait jamais su ce qu’était la respiration. Certes depuis sa naissance il inspirait puis expirait afin de permettre l’échange gazeux et ainsi renouveler l’air contenu dans ses poumons. C’est une belle mécanique, admirable, que d’actionner quelques muscles et de voir un corps qui fonctionne. De voir la mort en négatif, troublée jusqu’à nouvel ordre…

Mais cette fois-ci, tout est différent. Il respire pour la première fois. Ce n’est pas désagréable. Plutôt intrigant. À mesure qu’il laisse pénétrer l’air, il ressent comme un profond bien-être, du moins c’est une sensation nouvelle que des mots ne peuvent pas décrire. Il tombe indéfiniment sans jamais toucher l’objet qui l’attire. Comme les astres.

Quand il ouvre les yeux, on le trouve sur la cime d’une montagne. Il suffoque. L’air  le submerge. Il ne sait pas respirer et pourtant il le fait. Il y a tout autour de lui, l’univers concentré dans un écrin de vide. C’est terriblement beau de voir cet espace vierge que l’on ne peut pas combler. Il pourrait y dessiner avec des gestes, des formes abstraites que deux yeux sauraient voir. Il s’y refuse. On dirait qu’il se débat. Il a peur de respirer.

On lui montre le ciel qui est occupé à ne rien faire. Des corps blancs éthérés flottent sur son horizon. Il apprend à voir. Il regarde en fermant les yeux.

Il ne sait rien, il a tout à apprendre. Il entend la coupe se remplir et il ne peut rien y faire. C’est à ce moment précis qu’il comprend. Il s’arrête dans le creux qui entoure sa poitrine et y fait de la place pour deux. Ils respirent. Ensemble.

Contre

Fragments

Je suis contre. En opposition. Mais je suis aussi contre, tout contre nous. Je soutiens des murs qui devraient s’effondrer. Je suis contre, je supporte, avec mon dos, mes mains, ma nuque et ma tête.

Je suis contre. Je détruis des murs, je brise des barrières, blotti avec les autres. Nous avançons contre. C’est-à-dire ensemble.

Je contre, je m’oppose, je renvoie. Mon corps se tend et plonge vers le ciel. Mon saut me porte, je suis suspendu, je dis non.

À ton encontre, je suis venu, épuisé. J’ai lutté, j’ai entendu la pluie, j’ai vu ta main dans mes cheveux, tout contre toi…

De petites choses

Fragments

De petites choses irritent ma tête, mes pensées stagnent, irriguent mon être. Mon corps convulse comme une étoile, devenue trop dense. Et moi je danse avec moi-même dans mon égo. Et moi je danse avec moi-même dans un étau. J’ai ton regard dans l’horizon mais tout derrière la nuit s’annonce. J’ai ton regard c’est tout ce qu’il faut, je n’ai pas besoin de réponses.

Il voulait

Fragments, Micronouvelles, Nouvelles

Micronouvelle 

Temps de lecture estimé : 1 minute

Il voulait écrire un roman. Quelle drôle d’idée. Il voulait écrire une nouvelle, tout cela lui est passé. Il voulait écrire un poème, mais il s’est envolé. Il voulait s’allonger dans l’herbe et ne plus y penser. Il y est arrivé, son téléphone a vibré et il a regardé, le reflet dans son écran. Il n’y avait rien, pas de visage, pas d’orage, sinon la foudre brisée qui morcelait son âme. La rage de ne rien faire et de payer pour cela, en allant chaque jour surfer dans le néant. Tout cela c’était maintenant et il attendait là, consterné par lui-même, de ne pas savoir saisir, le bonheur opportun des songes indécis.

Il respire

Contes, Micronouvelles

Micronouvelle / Conte. 

Temps de lecture estimé : 2 à 5 minutes

Un homme entre dans une grotte. Tout est lumière. Les parois se meuvent à chaque mouvement de son corps. Il respire. Il respire vraiment. Il n’avait jamais su ce qu’était la respiration. Certes depuis sa naissance il inspirait puis expirait afin de permettre l’échange gazeux et ainsi renouveler l’air contenu dans ses poumons. C’est une belle mécanique, admirable, que d’actionner quelques muscles et de voir un corps qui fonctionne. De voir la mort en négatif, troublée jusqu’à nouvel ordre…

Mais cette fois-ci, tout est différent. Il respire pour la première fois. Ce n’est pas désagréable. Plutôt intrigant. À mesure qu’il laisse pénétrer l’air, il ressent comme un profond bien-être, du moins c’est une sensation nouvelle que des mots ne peuvent pas décrire. Il tombe indéfiniment sans jamais toucher l’objet qui l’attire. Comme les astres.

Quand il ouvre les yeux, on le trouve sur la cime d’une montagne. Il suffoque. L’air  le submerge. Il ne sait pas respirer et pourtant il le fait. Il y a tout autour de lui, l’univers concentré dans un écrin de vide. C’est terriblement beau de voir cet espace vierge que l’on ne peut pas combler. Il pourrait y dessiner avec des gestes, des formes abstraites que deux yeux sauraient voir. Il s’y refuse. On dirait qu’il se débat. Il a peur de respirer.

On lui montre le ciel qui est occupé à ne rien faire. Des corps blancs éthérés flottent sur son horizon. Il apprend à voir. Il regarde en fermant les yeux.

Il ne sait rien, il a tout à apprendre. Il entend la coupe se remplir et il ne peut rien y faire. C’est à ce moment précis qu’il comprend. Il s’arrête dans le creux qui entoure sa poitrine et y fait de la place pour deux. Ils respirent.

 

Avant la nuit

Fragments

Quand le soir arrive, c’est la soif qui dérive. Aspire, Empires, des soleils en déclin. Affamés de passions, ils constatent la rareté, sécheresse consumée des temples de carton. Se dissout dans la nuit, les espoirs bâtis le jour, les paradis artificiels sont désormais devenus sourds. Ils soulagent un temps la médiocrité, érigée en des normes reproduites aux confins. Dans ces salles où la musique s’érige en vestale, ils absorbent faute de mieux, les prières cannibales.