Dans la peau

Fragments

Toujours garder les traces, retirer le couteau de la plaie, arracher les croûtes purulentes, garder les marques, les stigmates, les mains ensanglantées, les cicatrices, les défauts, les creux dans la peau, les rides, toutes les aspérités, tout ce que nous sommes.

Bâtir des monuments, bénir des artefacts, écrire avec les doigts sur les murs, car les murs se souviennent, des chocs et des caresses, ils gardent à l’intérieur, au plus profond d’eux-mêmes, les bruits et les échos.

La peau se souvient aussi, des baisers sur la nuque, des caresses dans les cheveux, des pincements, du froid quand il gèle, des brûlures du soleil… personne pour effacer les souvenirs de la peau, alors personne pour effacer les parchemins d’antan, personne pour gratter les peintures sinon le temps.

Mais autour de tout cela, il fleurira comme par enchantement, la délicate rose, rouge comme le grenat, pourpre comme la lèvre que l’on mordille trop fort, plante épineuse, celle des rois, cueillie par les gueux,  la plus belle de toutes, fabuleuse, à l’odeur enivrante, à la tige féroce, où le curieux se pique et saigne abondamment quand il essaye d’en arracher le secret, sur l’orgueil de son noble maintien.

Pluie sans visage

Fragments

Il disait aujourd’hui, accoudé sur la table d’un café en regardant son reflet dans la vitre, ou était-ce, je ne sais pas, la pluie battante qui attisait sa mémoire pour chacune des gouttes ruisselant sur le carreau :

« Ce corps, cette âme, ce regard… je divague un peu dans mon histoire, mais si tu étais à ce moment précis où cette histoire fleurit dans mon imaginaire, tu serais probablement subjugué par tant de grâce. Chaque petit mouvement venant plier la chaire bien tendue de son dos cambré, ses fesses rondes à s’en mordre la lèvre jusqu’au sang, se rehaussant joliment dès qu’elle tournait la tête pour me regarder. Ce visage… un sourire languissant sur ses petites lèvres charnues, faisant scintiller de belles dents quelque peu jaunies par le tabac, des cils tutoyant l’infini, caressant les constellations et stoppant net le temps, un ornement un peu dissonant pour des yeux si tristes, éteints et pourtant perçants comme un rayon de lune à travers les rideaux d’une chambre noire. Ce n’est pas une fiction, c’est le murmure des souvenirs en désuétude qui hantent ma mémoire et je les regarde se flétrir à chaque battement de la pluie sur son visage ».

Le bruit des vagues

Voyage(s)

Au loin le bruit des vagues, des vagues les bruits du loin. La mer emporte avec elle nos souvenirs vers l’horizon. C’est un aller-retour incéssant du rêve à la mémoire. Au creux de ses ondulations, au milieu de la tempête, s’imprègnent les profondeurs de l’avenir.

Séquences (I)

Fragments

Figé entre deux blocs poisseux, ce corps s’évapore dans la passivité. Le temps n’existe pas, pourtant il se dérobe, lentement, se désagrège comme la craie des falaises et emporte avec lui toutes les aspirations.

***

Sur le quai du métro, les larmes roulent sur ses joues. Ses yeux bleus, embués sont ceux d’un au revoir. Le train passe.

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Le paysage se décompose en fragments bien distincts, la nature morcelée invente de nouvelles formes, on perçoit la lumière comme celle d’un jour naissant et le ciel s’embrase sous le soleil couchant.

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Ses jambes nues se croisent dans le vide, adossée à la fenêtre elle recrache la fumée, qui disparaît dehors avec l’ombre de la nuit. C’est un matin frais mais ensoleillé et derrière cette silhouette qui fait trembler le cadre, on devine l’infini.

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Figée dans la chaleur estivale, la cour d’école est un repère de fantômes. Le bitume semble mou et sans consistance, il renferme pourtant tous les souvenirs d’enfance et les murs se souviennent des rêves inachevés.

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Soufflée par le vent et l’écume des vagues, les pétales du printemps se dispersent en dansant. Les cerisiers fleuris se dénudent patiemment, dévoilant leur bois tendre et leurs branches tortueuses. La beauté éphémère s’est figée à jamais comme la promesse sacrée de l’éternelle jeunesse.

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La neige glisse sur ses cheveux de jais. Ils ondulent dans le froid et disparaît la glace. L’arrière-plan est flou, comme dans un rêve. On devine un pont qui enjambe le Danube, tout est blanc, les rues et les trottoirs, le ciel aussi et le soleil se cache, diffusant une étrange lumière. Elle regarde vers le sol et sourit discrètement, car elle seule se souvient des mystères du hors-champ.