Pluie sans visage

Fragments

Il disait aujourd’hui, accoudé sur la table d’un café en regardant son reflet dans la vitre, ou était-ce, je ne sais pas, la pluie battante qui attisait sa mémoire pour chacune des gouttes ruisselant sur le carreau :

« Ce corps, cette âme, ce regard… je divague un peu dans mon histoire, mais si tu étais à ce moment précis où cette histoire fleurit dans mon imaginaire, tu serais probablement subjugué par tant de grâce. Chaque petit mouvement venant plier la chaire bien tendue de son dos cambré, ses fesses rondes à s’en mordre la lèvre jusqu’au sang, se rehaussant joliment dès qu’elle tournait la tête pour me regarder. Ce visage… un sourire languissant sur ses petites lèvres charnues, faisant scintiller de belles dents quelque peu jaunies par le tabac, des cils tutoyant l’infini, caressant les constellations et stoppant net le temps, un ornement un peu dissonant pour des yeux si tristes, éteints et pourtant perçants comme un rayon de lune à travers les rideaux d’une chambre noire. Ce n’est pas une fiction, c’est le murmure des souvenirs en désuétude qui hantent ma mémoire et je les regarde se flétrir à chaque battement de la pluie sur son visage ».

Rituel de l’absence (IV)

Fragments

Après des années de sécheresse, après les langues sableuses dans ma bouche, après les mains sirupeuses sur mon visage, après les coeurs-fossiles dans ma poitrine, après les torrents de sarcasme, après l’indifférence, après la morne résignation et le fléau des âmes, brûlait enfin dans ma gorge, la flamme retrouvée des débuts d’incendie. Que tout brûle désormais, le grand embrasement sera ou ne sera point, il est l’heure, nous sommes au croisement des grands rendez-vous, ne nous manquons plus.

Rituel de l’absence (II)

Fragments

Les doux murmures des sonorités électroniques, ceux qui bercent la nuit et défient le jour de se lever, ils lui soufflent dans l’oreille et lorsqu’elle ferme les yeux, elle n’est plus de ce monde.  Elle tourne sur elle-même, dans le sillon de ses pas alourdis, elle plane au-dessus des brèches et des petites existences tranquilles… La banalité est un lointain souvenir, car elle dort d’un sommeil éveillé, ils ne savent pas eux, qu’ils ne savent rien et que elle, à ce moment précis, elle sait tout.

Vibrante respiration qui saisit tout son être, elle tremble de bonheur et parfois même, elle pleure. Elle pleure parce qu’elle se voit seule dans le creux de la foule suspendue, ces âmes errantes se perdant tous les soirs dans les confins de la nuit, les yeux vitreux, mais la tête bien pleine, déformant leur silhouette qui mord l’obscurité. La nuit s’est envolée, mais son esprit habite encore les plus fous, ceux qui hurlent à la vie sous la pleine lune blafarde.

Le soleil réchauffe les coeurs abîmés, ils sont encore en pleine cure d’insomnie, suspendus dans un songe synthétique. Elle voit des vagues, elles ondulent tranquillement, des mains fouettent mollement l’air et s’entremêlent, se touchent, se caressent, des bouches se rencontrent, tendrement, un bras se laisse tomber dans le creux d’une épaule et efface d’un geste tout le reste. Ici, l’humanité a décidé de tout pardonner et elle s’aime à nouveau dans une transe singulière.

Le paysage s’est habillé d’une lumière matinale, il se dévoile sous un autre jour et semble contenir en son sein, la beauté des mondes oubliés. Elle jubile, elle est belle et si lointaine, seule dans la foule hypnotisée, elle danse d’un même rythme et communique avec le monde entier, elle renoue avec tout, redécouvre les corps, les peaux sans filtres et leur texture, les gens sont beaux, furieusement, ils transpirent d’une rage éclatante, une force sauvage émane de leurs déambulations, ils exultent, se purifient quand les mille mesures de vérité sont battues. Avec ce remède contre le vide, rien ne peut les arrêter, ils n’ont plus peur du jour les enfants de la nuit et leurs rêves sacrifiés sont si beaux quand ils dansent.

Ellipse

Fragments

Toi en pleurs sur le quai du métro. Petits mots glacés par satellite. Tes yeux mouillés au son de mon départ. Silence de plomb le mat s’enfuit. Vingt-cinq images secondes sur une toile, nous dormons au matin avec un goût de nuit. Promesses solennelles et c’est déjà l’automne, je sombre dans l’oubli, les vagues mouillent mon visage.