C’est étrange

Fragments

C’est étrange, comme le feu dans nos mains chante la braise.

C’est étrange comme le monde s’est teinté du néant.

Hier encore il y avait comme un parfum de liesse,

Qui embaumait le cercle rapproché de nos sens.

C’est étrange comme déjà se patine l’ivresse,

D’un filtre virtuel qui a tout dérobé,

Un mur d’illusions vaines qui prétend connecter,

Et qui ravive au loin le chant de nos égos.

C’est étrange car hier encore, je me souviens.

Il brûlait dans nos yeux une larme d’espérance,

Quelque chose d’insensé qui défiait le réel,

Une course contre la montre que nous allions gagner.

C’est étrange ce combat qu’il faut sans cesse mener,

Contre les portes ouvertes vers les longs raccourcis,

Ces chemins de traverse qui nous vantent la paresse,

Comme une sœur éloignée de la contemplation.

C’est étrange, mais j’y croirai toujours,

Aux bonheurs insolites qui déchirent le jour,

Quand le matin encore je ne suis pas couché,

Et que je rêve sans fin aux couleurs opiacées.

Inerte

Fragments

Figé entre deux blocs poisseux, ce corps s’évapore dans l’inertie des apparences. Le temps n’existe pas, pourtant il se dérobe, lentement, se désagrège comme la craie des falaises et emporte avec lui toutes les aspirations.

***

La morsure du froid révèle ma léthargie, elle en fait une brûlure dans mon cerveau de glaise, une marque irréversible dans la matière ductile.

***

Ce corps n’est pas le tien, ta vie ne t’est pas familière. Une ombre grise s’écoule sur les trottoirs, parmi la parade des métronomes, elle flotte entre deux mondes, bloquée par la torpeur. Cette ombre, elle te ressemble, mais ce n’est pas toi. Elle avale ton âme et en fait l’apparat calcifié des menues conventions.

***

Je trace des lignes de fuite qui mènent au bord d’une feuille. Je fais demi-tour, longeant tous les carreaux, la marge flamboyante attise ma docilité et j’attends sagement pour que rien ne se passe.

***

Au coin d’une feuille blanche, cornée, j’attends le testament des occasions manquées.