Il Respire (Audio)

Micronouvelles, Podcasts / Audiobooks

« Il Respire » est une micronouvelle publiée pour la première fois sur le site en septembre 2019.

Le texte est lu et interprété par Marc Lamaison.

Un homme entre dans une grotte. Tout est lumière. Les parois se meuvent à chaque mouvement de son corps. Il respire. Il respire vraiment. Il n’avait jamais su ce qu’était la respiration. Certes depuis sa naissance il inspirait puis expirait afin de permettre l’échange gazeux et ainsi renouveler l’air contenu dans ses poumons. C’est une belle mécanique, admirable, que d’actionner quelques muscles et de voir un corps qui fonctionne. De voir la mort en négatif, troublée jusqu’à nouvel ordre…

Mais cette fois-ci, tout est différent. Il respire pour la première fois. Ce n’est pas désagréable. Plutôt intrigant. À mesure qu’il laisse pénétrer l’air, il ressent comme un profond bien-être, du moins c’est une sensation nouvelle que des mots ne peuvent pas décrire. Il tombe indéfiniment sans jamais toucher l’objet qui l’attire. Comme les astres.

Quand il ouvre les yeux, on le trouve sur la cime d’une montagne. Il suffoque. L’air  le submerge. Il ne sait pas respirer et pourtant il le fait. Il y a tout autour de lui, l’univers concentré dans un écrin de vide. C’est terriblement beau de voir cet espace vierge que l’on ne peut pas combler. Il pourrait y dessiner avec des gestes, des formes abstraites que deux yeux sauraient voir. Il s’y refuse. On dirait qu’il se débat. Il a peur de respirer.

On lui montre le ciel qui est occupé à ne rien faire. Des corps blancs éthérés flottent sur son horizon. Il apprend à voir. Il regarde en fermant les yeux.

Il ne sait rien, il a tout à apprendre. Il entend la coupe se remplir et il ne peut rien y faire. C’est à ce moment précis qu’il comprend. Il s’arrête dans le creux qui entoure sa poitrine et y fait de la place pour deux. Ils respirent. Ensemble.

Il voulait

Fragments, Micronouvelles, Nouvelles

Micronouvelle 

Temps de lecture estimé : 1 minute

Il voulait écrire un roman. Quelle drôle d’idée. Il voulait écrire une nouvelle, tout cela lui est passé. Il voulait écrire un poème, mais il s’est envolé. Il voulait s’allonger dans l’herbe et ne plus y penser. Il y est arrivé, son téléphone a vibré et il a regardé, le reflet dans son écran. Il n’y avait rien, pas de visage, pas d’orage, sinon la foudre brisée qui morcelait son âme. La rage de ne rien faire et de payer pour cela, en allant chaque jour surfer dans le néant. Tout cela c’était maintenant et il attendait là, consterné par lui-même, de ne pas savoir saisir, le bonheur opportun des songes indécis.

Il respire

Contes, Micronouvelles

Micronouvelle / Conte. 

Temps de lecture estimé : 2 à 5 minutes

Un homme entre dans une grotte. Tout est lumière. Les parois se meuvent à chaque mouvement de son corps. Il respire. Il respire vraiment. Il n’avait jamais su ce qu’était la respiration. Certes depuis sa naissance il inspirait puis expirait afin de permettre l’échange gazeux et ainsi renouveler l’air contenu dans ses poumons. C’est une belle mécanique, admirable, que d’actionner quelques muscles et de voir un corps qui fonctionne. De voir la mort en négatif, troublée jusqu’à nouvel ordre…

Mais cette fois-ci, tout est différent. Il respire pour la première fois. Ce n’est pas désagréable. Plutôt intrigant. À mesure qu’il laisse pénétrer l’air, il ressent comme un profond bien-être, du moins c’est une sensation nouvelle que des mots ne peuvent pas décrire. Il tombe indéfiniment sans jamais toucher l’objet qui l’attire. Comme les astres.

Quand il ouvre les yeux, on le trouve sur la cime d’une montagne. Il suffoque. L’air  le submerge. Il ne sait pas respirer et pourtant il le fait. Il y a tout autour de lui, l’univers concentré dans un écrin de vide. C’est terriblement beau de voir cet espace vierge que l’on ne peut pas combler. Il pourrait y dessiner avec des gestes, des formes abstraites que deux yeux sauraient voir. Il s’y refuse. On dirait qu’il se débat. Il a peur de respirer.

On lui montre le ciel qui est occupé à ne rien faire. Des corps blancs éthérés flottent sur son horizon. Il apprend à voir. Il regarde en fermant les yeux.

Il ne sait rien, il a tout à apprendre. Il entend la coupe se remplir et il ne peut rien y faire. C’est à ce moment précis qu’il comprend. Il s’arrête dans le creux qui entoure sa poitrine et y fait de la place pour deux. Ils respirent.

 

Journal d’un vampire qui voulait revoir le soleil

Nouvelles

La présente nouvelle est soumise au droit d’auteur et ne peut être utilisée sans autorisation. Elle est disponible gratuitement sur ce site. Merci de me contacter pour tout renseignement.

Temps de lecture estimé : 10 minutes

8 Novembre

J’ai enfin trouvé un psy qui voulait bien consulter la nuit. Il m’a conseillé d’écrire un journal en guise de catharsis. Il me prend après ses rendez-vous de la journée, à partir de 20h30. C’est bien pour l’hiver, mais ça posera certainement problème avec le retour des beaux jours. Il ne pose pas de questions sur les horaires. Les séances durent souvent moins d’une heure. Je ne veux pas non plus abuser de sa gentillesse.

Afin de ne pas éveiller ses soupçons quant à ma nature, je ne lui parle pas de mon vrai manque. J’ai remplacé le soleil par une personne. Elle s’appelle Hélène. J’ai sorti ça comme ça, mais je me suis rendu compte par la suite qu’en grec ancien ce prénom signifiait « éclat du soleil ». C’est drôle de le constater après coup. Je ne sais pas trop quoi dire et je n’aime pas écrire alors je vais aller me coucher, il commence à faire jour dehors.

14 Novembre

Décidément ce psy n’est pas commun. Ou alors tous les psys sont comme ça ? Je ne sais pas. De mon temps la psychanalyse n’existait pas. J’ai longtemps compensé mon manque de soleil par le sang. Je tuais en grande quantité, sans réelle distinction, même si la jeune chaire est souvent plus tendre et son nectar plus savoureux. Les gens ayant une bonne hygiène de vie se révèlent être également des repas plus nutritifs.

Je me focalise désormais sur les végétariens des quartiers bourgeois. Leur nourriture est plus saine et je ne m’en porte que mieux. C’était le bon temps, mais j’ai fini par avoir des remords et ça les remords, ça vous creuse le ventre et ça vous laisse comme un vide qui ronge tout le reste. Maintenant je tue seulement en cas de besoin et Hélène me manque de plus en plus.

Je ne peux pas lui expliquer les choses comme ça au psy alors… alors j’ai remplacé le mot « sang » par « cocaïne ». C’est une drogue assez sulfureuse et addictive pour lui faire comprendre ma dépendance. Ça marche plutôt bien. Un psy n’est pas censé faire ça, mais je crois qu’il m’a félicité quand je lui ai dit vouloir réduire ma consommation. Un brave type. Sa peau sent très bon, j’aimerais la mordre. Je me retiens, c’est pas si simple de trouver un psy qui vous accepte aussi tard pour des consultations…

25 Novembre

Aujourd’hui c’est mon anniversaire. Je me sens lyrique. J’ai l’impression d’avoir déjà eu un journal. Mes souvenirs se ternissent, d’autres se déploient, se reconstruisent, se tissent, fusionnent comme deux toiles géantes alourdies de poussière. Plusieurs vies se sont écoulées. C’est très long. J’ai une impression de constante familiarité avec les choses et donc de lassitude. Il y a comme un voile de trop grande promiscuité avec le réel et les cycles de la vie s’enchaînent toujours de la même façon sous mes yeux fatigués (même si je ne vieillis pas).

Je ne parle pas de « déjà vu », ce n’est pas la conviction d’avoir déjà vécu un moment, non. C’est simplement que chaque seconde qui s’écoule dévoile le cours inextricable des possibilités finies. Le temps n’existe pas pour moi. Hélène me manque et le temps aussi. Je vais dire au psy que « le temps » c’est « un rêve ». Voilà, je vais lui dire que je ne rêve plus pour dire qu’en fait le temps qui passe me manque. « Hélène envahit mes rêves ». Ouais… en fait c’est problématique parce que le soleil envahit vraiment mes rêves. Je rêve de lumière et de lacs scintillant en plein été. Il faudra trouver une autre analogie pour le temps…

Ma vie est toujours faîte de choix et de bifurcations, comme tout le monde, d’aménagements imprévisibles ou devrais-je dire, incalculables. Des « surprises », aussi rares soient-elles, bref, des encastrements de contingences. J’ai essayé de faire un éloge de l’ennui. Les gens normaux, j’entends ceux qui peuvent sortir en plein jour pour aller faire un travail qu’ils n’aiment pas, fuient l’ennui et le silence. Ils passent leur temps à recycler du vide pour combler la vacuité. Du coup il ne se passe plus rien dans leur tête sinon un défilement passif des choses. Sauf qu’eux ne s’en rendent pas compte et moi oui. Et puis ils ont le soleil eux.

Chaque proposition, chaque éventualité, apparaissent très vite comme des chemins déjà parcourus. Il y a aussi les réactions des autres, les interactions et les actes bienfaisants ou destructeurs de chacun mais cela a déjà été éprouvé. Globalement, surtout à cette époque, tout le monde souhaite être singulier et donc tout le monde se comporte de façon ultra normée. C’est chiant. C’est clair que fracasser le crâne d’un étudiant pour lui pomper le sang jusqu’à avoir les dents du fond qui baignent ça à tout de suite plus de panache. Mais ça encore une fois… je ne peux le raconter à personne.

26 Novembre

Je n’ai pas terminé d’écrire hier, parler de sang m’a mis en appétit et je suis allé manger. Ça serait pas mal au demeurant d’imaginer un service de livraison à domicile. Un truc pour les hémophiles et les vampires. Il y a un business à se faire. Tout ce qui est lucratif n’est pas amoral n’est-ce pas ?

Je m’épanchais donc sur le temps qui ne passe plus. C’est étrange de se plaindre d’une chose qui est le fantasme d’une bonne moitié de l’humanité. Ne pas mourir. Ne pas mourir c’est ne pas vivre, c’est pour cela qu’on associe les vampires au monde des morts et non à celui des vivants.

Quand on ne meurt pas, plus-grand-chose n’est réjouissant ou décevant. La déception elle-même devient surannée, une position si longuement éprouvée auparavant qu’elle est observable à l’aune de ce détachement que je ne parviens pas à exprimer. Les bonnes et les mauvaises choses s’associent, se confrontent puis se répètent indéfiniment et j’observe cela non sans insensibilité, mais avec un contrôle parfait de mes émotions et une indifférence magnanime.

Si une chose se passe, bonne ou mauvaise, je considère qu’il s’agit d’un des innombrables scénarios qui aurait pu déjà s’écrire dans ma tête. La vie est sans surprise. J’y dénote toujours les mêmes structures narratives et les événements glissent sur moi comme un souffle familier. Une mauvaise haleine si vous préférez.

Je suis né, je suis mort et j’ai vécu à plusieurs reprises, des fragments de vies me reviennent parfois, mais il m’est impossible de dissocier mes différentes existences. Aujourd’hui je mixe dans des clubs. C’est une excellente couverture, mon public est jeune, je peux chasser tranquillement et me faire des trips gratos avec tout ce qu’ils ingèrent en une soirée. Pourtant cela m’ennuie. Avant j’essayais de sélectionner méticuleusement mes tracks, « d’écrire une histoire » comme disent les artistes qui se cherchent une légitimité, mais il faut être lucide, tout le monde s’en branle. C’est le défouloir, la cour de récré, un espace de neutralisation des affects. Boom boom boom boom… la musique lancinante qui anesthésie le monde. « That’s good shit »…

On dit que dans la nuit, tout se ressemble.  Le jour est un passage étrange où dehors les besogneux s’agitent en attendant la fin. La fin de quoi ? Personne ne le sait. C’est au nom de cette finalité incertaine que ça klaxonne dans les bagnoles et que des inconnus insultent leur mère respective pour une ligne blanche mal coupée.

Le soir venu, elle finira dans le nez d’un cadre sup qui veut suivre le tempo. C’est une danse con el diablo et ça finit toujours mal. L’amusement est aussi devenu une activité productiviste à 80 balles le gramme. Il faut être performatif même à la fête, il ne faut rien manquer, tout ingérer, si ton corps lâche… c’est pas de bol. Suivre le rythme. Ils disent qu’ils sont en marche quand tout le monde se casse la gueule. On sait bien où ça nous mène et soyons francs, on s’en tape complètement, mais on a décidé de manger moins de viande pour sauver la planète.

Le lendemain, dans un meublé ikea agrémenté de quelques trouvailles chinées sur leboncoin, les nouveaux souvenirs que l’on s’est fabriqués sur son téléphone sont immortalisés jusqu’à la fin des temps (c’est à dire bientôt), sur des serveurs refroidis quelque part dans le monde où il fera bientôt trop chaud.  On a délégué sa mémoire à un compte instagram. C’est toujours ça de moins à supporter et ça permet d’allouer de l’énergie à une autre tâche cérébrale primordiale comme, à titre d’exemple, regarder défiler des trucs sur youtube. C’est comme pisser dans la neige pour dessiner son propre visage. C’est marrant, faut le dire et ça n’emmerde personne.

Dans la nuit tout se ressemble, surtout les chats, qui dans leur sublime indifférence passent pour des  stoïciens. Et moi j’écris des fadaises qui ne rebondissent nulle part sinon sur mon égo. Et moi j’égraine les falaises où retentit parfois le mirage d’un écho…

28 Novembre

Je ne sais plus quand j’ai totalement pris conscience de mon état et de mon spleen. Je ne sais pas s’il y a d’autres gens comme moi, mais ça serait pas mal d’en parler avec eux. Je pense avoir une âme et j’aimerais en discuter avant de pouvoir la sauver.

Je ne sais pas si je dois vivre ma condition comme une chance ou une malédiction. Je crois plutôt qu’il s’agit d’une erreur de fonctionnement. Un bug de l’univers si vous préférez. Non que quelqu’un ou quelque chose soit forcément responsable de cela, mais il y a eu comme une anomalie. 

Je pense pourtant être parvenu à la fin d’un cycle. Ce désir de soleil c’est absurde pour un vampire. Enfin ce n’est pas absurde, mais c’est incompatible.

Je pourrais bien gagner tout l’argent du monde ou me retrouver au fond du gouffre, ça me ferait le même effet. Peut-être suis-je enfin disposé à quitter une dimension matérielle pour en rejoindre une autre. 

Peut-être que l’appel du soleil est une volonté de mourir. De mourir vraiment je veux dire. Impossible de le savoir en réalité, impossible de le prédire. Il faudrait que je sorte en plein jour, juste pour voir. Mais cela est tellement douloureux… Je n’ai pas peur de mourir, j’ai peu de la douleur.

Quand je suis sur le point de tuer une victime et que je bois son sang, je vois bien qu’elle se trouve comme apaisée une fois que la mort se présente. Elle abandonne sa vie terrestre et tous les problèmes qui vont avec. Je les délivre. Je suis leur sauveur. Celui qui m’a mordu m’a emprisonné.

Un film français, je ne sais plus lequel, je crois avoir vu tous les films… disait que la vie « est une prison et pas n’importe laquelle parce que pour s’en échapper il faut passer l’arme à gauche ». Après il dit au type, c’est Depardieu je crois qui parle, « je vais t’enculer et tu vas jouir ». C’est très beau en fait dans le film, mais dit comme ça, c’est pas terrible.

J’ai atteint la grâce de la mélancolie et la maîtrise totale des normes sociales dans tous les contextes, pourvu que ce soit la nuit. Je sais donc quelles réactions avoir pour ne pas me faire diagnostiquer une dépression par le psy. Même si je ne sais pas trop ce qu’il en pense au final. Je vais peut-être tout lui dire et après le bouffer, ça me ferait du bien.

30 Novembre

J’ai dit au psy que le temps c’était mon fils, celui que j’avais eu avec Hélène et que du coup il me manquait aussi et que j’aimerais bien revoir Hélène pour revoir mon fils. Sans le faire exprès, mes confidences deviendraient presque poétiques. Ou pathétiques. L’un n’est jamais bien loin de l’autre, c’est ce qui fait la différence, très mince parfois, entre un bon et un mauvais poète.

En vérité j’ai eu, aimé et perdu tant d’enfants que je ne sais plus vraiment desquels je suis le père. Cela peut paraître horrible, mais il n’en est rien. Ne vieillissant pas, je dois toujours partir quand l’heure vient.

J’ai quitté des centaines de femmes et donc des centaines de gosses. Des gens que j’aimais, que j’aimais vraiment. Certains hommes et certaines femmes avec qui j’ai vécu ont connu mon secret, mais c’est toujours délicat de voir les chairs s’affaisser et une vie s’éteindre. On ne s’y fait jamais. Désormais, je ne dis plus rien et je pars sans laisser de traces. Tous les pères qui fuient ne sont pas forcément des vampires… qu’on se le dise…

Les enfants que j’ai sont tout à fait normaux. Ils peuvent marcher dans le jour, avec le soleil. Ils auraient pu naître autrement, ailleurs, mais c’est cette configuration précise qui semble avoir été retenue par l’univers.

Pur hasard ou simple probabilité ? Peu importe mais cette naissance est une possibilité parmi tant d’autres.

Pourquoi alors devrais-je m’en émouvoir ? Si je suis incapable de réagir aux autres possibilités tout simplement parce que mes capacités cérébrales, mes limites cognitives ne me le permettent pas, pourquoi devrais-je être plus sensible à un événement qui ne concerne que moi dans un contexte qui est le mien et qui se rapporte à une conception étriquée de ce que peut ou pourrait être la réalité des choses ?

En somme, pourquoi préférer ses enfants à ceux des autres ? C’est une question que seul un vampire doit pouvoir se poser…

Pour le moment, c’est Hélène qui me manque et notre fils. J’aimerais voir notre fils passer, à travers les saisons et voir les arbres fleurir dans la lumière du printemps. Je ne me souviens plus du jour.

17 Décembre

J’ai parié sur le bon cheval. Ce psy est vraiment le meilleur. Il a compris qui j’étais vraiment et ne semble pas être effrayé. Il a mis en place tout un dispositif rien que pour moi et j’ai pu revoir le soleil. Je peux à nouveau marcher en plein jour et comme prévu, mon besoin de sang s’est atténué même si parfois, par pure gourmandise, je me taperais bien un petit shoot.

Des types sont venus me chercher un soir, ils m’ont mis dans un fourgon. Je n’ai pas bronché, le psy était là, il était doux et souriant, il m’expliquait que c’était pour mon bien. Tant qu’à faire je n’étais plus à ça près et puis si ça tournait mal, je pouvais bien tous les buter.

On dit beaucoup de choses sur les vampires qui sont des conneries. Comme l’ail, les crucifix, l’eau bénite et tout ce merdier… mais pour la force surhumaine, c’est tout à fait vrai. Le surhomme de Nietzsche est un vampire. Même si Nietzsche parlait de morale et non de force physique… on fait souvent l’erreur… bref, au final Nietzsche c’était peut-être moi et je ne m’en souviens plus. Et si Jésus… bon j’arrête ça vire à la mégalomanie mais ça serait drôle il faut dire, que nous soyons tous les mêmes personnes. Je veux dire par rapport au délire freudien de tuer le père, tout ça… Je devrais en parler au psy juste pour rigoler…

Au début je refusais catégoriquement de sortir de ma chambre en pleine journée mais ils ont fini par insister. C’est vrai que ça m’a un peu piqué les yeux et brûlé la peau mais je me suis vite habitué.

Quelle beauté ! Je n’avais pas vu ça depuis des siècles. C’est fou comme les reliefs, les visages, les paysages… prennent une autre dimension. J’ai pu voir des couleurs que je ne connaissais plus, des nuances que j’avais oubliées… Tout a resurgi aux aurores et ma peau rougissait de plaisir sous les rayons du soleil d’hiver. Même les nuages ne m’ont pas contrarié. J’ai redécouvert leur texture, je pouvais presque les sentir… Je suis ici depuis une semaine maintenant. Je me sens bien. Rien à signaler. Je pense rester encore un peu jusqu’à ce que la nuit me manque.

Oui parce-que fait surprenant, je dors la nuit maintenant…

Voyage à Nouméa

Nouvelles

Attention, cette fable philosophique est inspirée de faits réels. Pour des raisons d’anonymat, les prénoms de Marc et Jordan ont été remplacé par Pierre et Jean. Cette nouvelle leur est dédiée, en souvenir du bon vieux temps. 

Temps de lecture estimé : 5 à 7 minutes (moins d’une minute si vous ne lisez que le titre).

Voyage à Nouméa

Jean regardait d’un œil inquiet le panneau d’affichage des arrivées. Le vol depuis Nouméa avait une heure de retard mais l’avion était bien arrivé au Terminal B de l’aéroport Charles De Gaulle. Il était impatient de retrouver son ami Pierre. Pour fêter dignement son retour, il avait acheté quelques-uns de ses aliments préférés et une quantité peu raisonnable d’alcool. La nuit allait être longue et il pensait déjà aux anecdotes qu’ils partageraient ensemble.

Pierre devait se marier la semaine suivante et Jean était le témoin de cet événement qu’il n’aurait manqué pour rien au monde.

Pierre avait roulé de nuit pour aller chercher son ami Jean à l’aéroport de Nouméa. Les vols depuis Paris arrivaient généralement assez tard et il habitait à cinq heures de la ville. Il portait une chemise à fleurs et un short de bain qu’il affectionnait tout particulièrement.

Pierre devait se marier la semaine suivante et il avait choisis Jean, son ami du lycée, comme témoin de cet événement qu’il attendait avec impatience.

Jean attendit une bonne demi-heure que les passagers passent la sécurité mais il ne vit pas Pierre. Il supposa, comme cela arrive assez régulièrement, que ses bagages eussent été perdus.

Pierre avait déjà bu deux bières au bar de l’aéroport et bien que l’avion depuis Paris soit arrivé depuis plus de deux heures, il ne vit pas la silhouette de son ami Jean. Il savait que ce dernier avait tendance à se perdre et peut-être errait-il sans but dans les couloirs adjacents de cette zone transitoire dédiée aux voyageurs.

Jean, qui n’aimait pas trop les téléphones, alla en acheter un dans une boutique attenante et décida de composer le numéro de Pierre afin d’obtenir avec lui un entretien téléphonique lui permettant d’avoir un contact vocal.

Le téléphone de Pierre sonna. Il ne connaissait pas le numéro. Peut-être s’agissait-il d’un démarchage intempestif ayant pour but de lui vendre un forfait téléphonique dont il n’avait nullement besoin. Il nota tout de même le numéro et décida de rappeler en prenant bien soin de masquer le sien. Pierre était un pro de l’informatique et, dans le milieu de l’informatique, on l’appelait souvent « Le pro de l’informatique ».

Pierre ne répondait pas, c’était inquiétant. Comment prendre contact avec son ami qui, peut-être, courrait un grave danger ? Un appel masqué fit bientôt vibrer son smartphone et il hésita à répondre. S’agissait-il de démarchage téléphonique afin de lui vendre des encyclopédies ? Qu’à cela ne tienne, il fit preuve de témérité et décida de répondre afin de s’entretenir de façon péremptoire avec son interlocuteur. Quelle ne fut pas sa surprise quand il se rendit compte que c’était son copain Pierre au bout du fil. « Tu fais du démarchage téléphonique pour vendre des encyclopédies toi maintenant ? » lui demanda Jean.

« Non », lui répondit Pierre qui n’était pas d’humeur. « T’es où pauvre cloche ? » demanda-t-il en levant les bras au ciel et en faisant tomber son téléphone par la même occasion.

– « Je suis a l’aéroport. Je t’attends, rétorqua Jean.

– Moi aussi je t’attends à l’aéroport, t’es où ?

– Dans un grand hangar où des gens traînent des valises.

– Pareil.

– Bon, ça serait bien qu’on arrive à se trouver.

– Oui, t’es où ? insista Pierre.

– À l’aéroport, toujours. Trouvons un point de repère.

– Le Nord ?

– Trop vague. Et je n’ai pas de boussole.

– Nord-Ouest ?

– J’ai une valise mauve avec des onomatopées du genre « Wooow », « Pffff » ou « Serge ».

– J’arrive, bouge pas.

– Moi aussi j’arrive, bouge pas.

– Non c’est con, le mieux c’est qu’on ne bouge pas tous les deux, c’est plus prudent. »

Ils attendirent ainsi un bon quart d’heure américain puis finirent par se recontacter car personne ne put trouver l’autre.

– « Bon… Rendez-vous à un endroit facile à trouver. T’as une idée Jean-Jean ?

– Hum… non Pierre-Pierre. Dans une boutique ?

– Ouais, genre je sais pas, le kiosque à journaux ?

– Lequel ?

– Celui où ils vendent des croissants.

– J’aime pas trop les croissants.

– On n’est pas obligé d’en acheter.

– Dans ce cas rendez-vous au kiosque à journal.

– À journaux !

– Ça dépend combien de journaux il y a. S’ils ne vendent qu’un seul journal, c’est un kiosque à journal et non à journaux.

– Ne joue pas au plus malin avec moi tête d’ampoule. Rendez-vous aux kiosques à… magazines.

– Ok je bouge pas de là et toi tu vas au kiosque.

– Ouais voilà. Non attends, c’est nul.

– C’est bon t’es encore vexé pour ce truc de journaux ?

– Non non… réfléchis un peu, si moi je vais au kiosque à… euh… magazines et que toi tu restes là où tu es… et bien on ne se trouvera jamais.

– Ah mais moi j’y suis déjà. Kiosque à croissants, là où ils vendent des journaux.

– Cool, j’arrive, bouge pas.

– C’est ce que je fais depuis tout à l’heure ! » dit Jean pour clôturer la conversation mais Pierre avait déjà raccroché.

Après plusieurs minutes à se chercher respectivement dans la boutique où seulement un vendeur se tenait derrière la caisse, aucun des deux ne put se trouver.

– « Tu es dans une autre dimension ou quoi ? plaisanta Jean.

– Attends tu as oublié de m’appeler avant de pouvoir me parler imbécile. »

Jean composa le numéro de téléphone de Pierre puis réitéra sa question :

– « Tu es dans une autre dimension ou quoi ?

– De quoi ?

– Laisse tomber, c’était plus drôle la première fois.

– T’es où ?

– Au kiosque !

– Moi aussi !

– Je ne te trouve pas !

– Moi non plus.

– T’es habillé comment ?

– Non toi t’es habillé comment ?

– J’ai une chemise à fleurs et un short de bain.

– Ah ça y est je te vois ! »

En effet, un homme en chemise à fleurs et en short de bain venait de pénétrer dans la boutique et feuilletait maintenant un magazine sur le cyclisme.

– « C’est marrant t’es plus grand qu’avant je trouve.

– C’est parce-que dans l’hémisphère sud c’est pas la même gravité, du coup j’ai peut-être pris quelques centimètres.

– Je ne me souvenais pas que tu avais la peau noire.

– Je passe beaucoup de temps dehors et le soleil tape fort en Nouvelle-Calédonie. Tu devrais te renseigner sur la mélanine.

– Ah… bon… Ok bon attends, je raccroche, ça sert à rien de se parler par téléphone, bouge pas, j’arrive. »

Jean s’avança lentement vers un homme d’une quarantaine d’années, la peau noire, le front légèrement dégarni et les yeux cerclés par de petites lunettes rondes. Il ne ressemblait absolument pas au souvenir qu’il avait de son ami Pierre. Pierre était assez grand, robuste, il avait le visage anguleux, la peau pâle et les yeux bleus. Il ne portait pas de lunettes et sa femme ne s’appelait pas Mélanine aux dernières nouvelles.

– « Salut mon Pierre ! T’as perdu tes cheveux ou quoi ?

– Pardon ? dit l’homme en se retournant, plus surpris qu’agacé d’être apostrophé aussi soudainement.

– C’est bien toi Pierrot ?

– Oui. À qui ai-je l’honneur ?

– Ah ah t’es con. Bon on va boire un verre sur Paris parce-que j’ai soif et j’ai hâte que tu me racontes tout ça.

– Euh… d’accord. »

Pierre attendait Jean qui ne venait toujours pas. Le caissier de la boutique commença à fermer le rideau de fer en lui suggérant, par de nombreux regards insistants et quelques invectives assez spontanées , qu’il « aille se faire foutre ». Il essaya à plusieurs reprises de recontacter Jean mais ce dernier ne répondait plus. Il commençait à perdre patience et décida d’aller boire une autre bière mais il trouva le bar fermé.

Jean et Pierre étaient dans un taxi. Ils étaient tous les deux installés sur la banquette arrière.

– « Tu n’avais pas de bagages ? demanda Jean pour rompre le silence.

– Non.

– T’as raison il faut voyager léger.

– Oui.

– Pas trop stressé pour le mariage ?

– Ça va, c’est déjà passé.

– Ah bon ? Merde je pensais être ton témoin du coup. En même temps je me demandais pourquoi tu venais à Paris pour ton mariage alors qu’il a lieu à Nouméa.

– Non, je me suis marié à Niort.

– Ah ok. Ben j’aurais pu venir tu sais…

– Une autre fois.

– Ouais. Comme tu dis. Tu veux faire quoi ce soir ?

– La fête.

– C’est party ! T’as compris ? Party, comme la fête en anglais.

– Non. »

Ainsi Jean et Pierre passèrent un week-end animé à Paris. Ils allèrent boire des coups avec leur copain Armandin à côté de Montmartre et passèrent la nuit à refaire le monde. Armandin trouva aussi son ami Pierre changé mais il ne s’étonna pas outre mesure.

Pierre, quant à lui, attendit une dizaine d’heures à l’aéroport de Nouméa puis finit par rentrer chez lui en effaçant Jean de son répertoire téléphonique et aussi de sa mémoire. Il n’eut plus jamais de nouvelles. Il devint interprète japonais et vit aujourd’hui à Nancy où il vend des espadrilles avec son épouse Mélanie.

Quant à Jean, il mourut à son bureau des suites d’un infarctus après une absorption trop importante de caféine. L’enquête démontra qu’il s’agissait d’une anomalie de la machine qui délivra par erreur une dose cent fois supérieure à ce que l’être humain est capable de supporter. Ces derniers mots, que l’on grava sur sa tombe, furent les suivants : « Il est vraiment dégueulasse ce café. »

 

 

 

 

L’étoile blanche

Contes

Alors qu’elle regardait vers le ciel, quelque chose manquait à son horizon. La lune était bien là, solidement ancrée dans son halo de nacre et l’insondable tissu de l’univers placide, écrasait les collines sculptées par son obscurité.  Que manquait-il alors ? Une étoile ! L’étoile blanche qui veillait sur son sommeil et épousait ses songes les plus mélancoliques.

– « Où est mon étoile blanche ? demanda-t-elle aux astres.

Nous ne le savons pas ? répondirent tous ensemble les points de sa constellation ».

Alors elles demandèrent à leurs voisines lumineuses, si elles n’avaient pas vu leur petite sœur. Personne ne la trouva. On demanda même au soleil qui dans son flambant sommeil, éclairait la lune, mais il ne savait rien. Dans toute la galaxie, la nouvelle circula, dans les moindres recoins de toute la Voie lactée, on cherchait, dans la poussière d’argent, la lueur endormie, dont l’absence brillait au creux de l’univers. Rien.

Attristée, elle ferma la fenêtre et alla se coucher, le cœur lourd et l’âme agitée. « Où est mon étoile blanche ? Sa clarté m’animait comme un souvenir passé, d’une vie que j’ai vécu un jour, il y a longtemps. Elle réchauffait mes nuits et comblait l’attente d’un amour sans retour ». Mais c’était peine perdue, plus rien ne brillait pour elle dans le ciel de jais.

Le lendemain, elle ne prit pas la peine de lever les yeux au ciel. Il était pourtant beau comme un secret, insondable comme l’océan dans lequel il s’unissait au loin, emmené par le bruit des vagues. Mais sans son étoile blanche, tout était dépeuplé. Pourtant, quelque chose attendait au fond de son tiroir. La tristesse l’aveuglait mais elle était bien là, la petite étoile blanche qui brillait dans le noir. Elle dut faire un effort pour briller bien plus fort et attirer l’attention de la jeune femme transie.

Toute la maison fut frappée de splendeur. La blancheur éclatante du spectre lumineux, suspendit toute la morosité, elles s’étaient reconnues, elles étaient réunies dans la paume de sa main tremblante.

– « Je suis descendu ici, car de là-haut tu étais trop loin de moi, dit la petite étoile. A quoi bon contempler sans être ce que je suis, entière tout près de toi ?

– Je suis sidérée, répondit la jeune femme dont la douce chaleur étoilée lui réchauffait le corps.

– Je te regarde de là-haut, ma petite étoile du matin.

– Mais enfin je ne suis pas une étoile murmura la jeune femme, c’est toi ma petite étoile blanche.

– Je ne le crois pas. Sache que de là-haut, quand le soleil me cache et que je te regarde, c’est toi au loin qui brilles pour moi ».

Qui de l’une illuminait l’autre ? Cela ne put vraiment être tiré au clair. La vérité des choses est souvent impénétrable dans les confins de l’univers. Il y a toujours pourtant, dans un coin du ciel, une étoile qui brille pour quelqu’un. Ces deux-là probablement, s’attendaient depuis toujours. Le temps n’est pas le même pour une étoile et pour une jeune femme. Une vie humaine ne dure qu’un battement de cil pour un astre. Le temps seulement de reconnaître une âme. Et pour une jeune femme alors… si elle peut contempler toute une vie le scintillement du ciel, il faut vivre des millions de fois avant les retrouvailles. Et pourtant le temps semblait si long, pour l’une comme pour l’autre, lorsqu’elles se trouvaient séparées par le rituel de l’absence.

La petite étoile blanche ne pouvait pas rester dans les mains de la jeune femme, car déjà sa lueur faiblissait. Elle retrouva le ciel et sa constellation. Si une étoile brille, c’est pour tous ceux qui la regardent et lorsqu’un astre manque à l’univers, alors c’est toutes ses lois qui se détraquent. La jeune femme ne lui en voulut pas, car elle pouvait la regarder briller tous les soirs malgré la distance qui les séparait. Elle savait qu’un jour, elle aussi viendrait se faire emporter par le firmament et retrouver sa petite étoile blanche, pour briller avec elle jusqu’à la fin des temps.

Fin.