Rouen la nuit

Fragments, Voyage(s)

Les lignes bleues ont rayé la Seine, s’agglomèrent les points jaunes sur les quais, se rapproche l’horizon dans les veines, de la ville confinée aux clochers.

Dans les nuages le gris s’anime, ses nuances se dispersent dans la nuit, le souvenir du jour se confine, sur la vitre embuée par la pluie.

Coincée entre les reliefs fatigués, la vieille pierre est humide au matin. Ville de passage, je l’observe au lointain, un jour pourtant il faudra repartir.

 

Tourisme

Voyage(s)

S’élevant à l’unisson pour les merveilles antiques, où coulent les fontaines et jaillit la pierre du temps, ils sont brandis comme des bâtons de sorcier, à bout de bras, où les paysages nus sont incrustés du vide. On croirait entendre l’écho du silence et le voile d’un rictus pétrifié. Ce ne sont que des reflets qui s’admirent dans une flaque de pixels. Des tableaux sans toile, où tout est agencé, tout s’effrite, se consume instantanément, décharge son porteur de ses angoisses, de ses souvenirs pour qu’il puisse déclarer au monde indifférent : « I was there ».

Ô Perche à selfie, artefact consacré, désaltère mon égo, ta puissance est immense, d’un simple mouvement d’épaule, tu fais tout disparaître ; forme, lumière, matière. Tout devient invisible, il ne reste plus que le spectre d’un sourire agencé, où une foule alanguie répète à l’infini, ce sacrifice ultime au panthéon du moi.

Le bruit des vagues

Voyage(s)

Au loin le bruit des vagues, des vagues les bruits du loin. La mer emporte avec elle nos souvenirs vers l’horizon. C’est un aller-retour incéssant du rêve à la mémoire. Au creux de ses ondulations, au milieu de la tempête, s’imprègnent les profondeurs de l’avenir.

Dans le train

Voyage(s)

Le train s’enfuit et se tortille dans l’obscurité d’une nuit sans lune. Les fenêtres reflètent les visages émaciés. Ils rentrent chez eux, courbés par le travail, bercés par les ballotements : certains s’endorment. D’autres, plus insouciants, désireux de tromper la fatalité et la fatigue, rient sous la caresse nocturne des effets de l’alcool.

Le train s’enfuit et moi avec, je regarde ce petit monde qui s’évite, chacun envouté par la lumière pâle des écrans connectés. Le son saturé embaume le wagon et les sonneries rugissent comme des hymnes de solitude.

Il est 23h30 et tout le monde communique sans croiser leur regard. C’est un étrange spectacle de bruits et de rumeurs où l’on s’ignore en attendant le quai.

Le Havre

Voyage(s)

Au pied du béton roule la mer grise, le ciel bas la regarde recracher ses galets.

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Il y a dans cette grisaille apparente, pour celui qui observe bien, à l’aune des intempéries, toutes les couleurs du monde. Elles se reflètent dans la brume, scintillent à la lumière, s’infiltrent dans les cargos et repartent en mer, sous l’horizon mordoré d’un ciel instable.

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Au petit matin, entre vagues et nuages, les bateaux glissent lentement sur le fil de l’aube.

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Même les esprits rebelles, portant leur disgrâce comme un bouquet d’audace, indifférents aux injures compassées et aux froides invectives, semblent avoir cédé au grand chantier politique du patrimoine mondial ; rasés de frais.

 

Aotearoa

Voyage(s)

Auckland est un gros point gris dans le pays au long nuage blanc. Comme un contrepoids de banalité pour rétablir l’équilibre des choses et s’opposer platement à l’insolente beauté du dernier paradis terrestre. Aotearoa !

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Christchurch la borgne, cette gueule cassée au milieu de l’arrogante splendeur des paysages de l’île du sud. Elle se relève fièrement, tremblante, fissurée mais debout, tissant dans le béton esquinté les formes abstraites de son irrévérence. Son impassible disgrâce est une invitation, un poème gravé dans le bitume.

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Sifflante comme un vent froid qui ne connaît pas le repos, coquette et courtoise sur ses hauteurs sylvestres, embrassée par la mer et toutes ses convulsions, changeantes elle exprime ses humeurs dans le ciel, les avions s’y faufilent comme des feuilles de papier. Wellington.

 

Paris – Dans la ville

Voyage(s)

Ciel de plomb en juin, la Seine déborde. La colère gronde dans les rues : gaz moutarde. Je glisse sur la ville et Paris défile. Même dans sa robe grisâtre, elle reste belle. Des immeubles délavés aux méfaits architecturaux, de ses aspérités à ses coins insalubres, je vis avec elle une histoire d’amour compliquée. Je me lasse d’elle à trop la fréquenter, puis elle me manque soudainement quand je m’en éloigne.

Ambiance électrique, odeur de fin du monde, les chiens de garde sont lâchés et ils veulent t’abîmer, te rendre lisse et servile comme une stèle de musée, alors que tu es à toi seule une fête, une ode intemporelle à l’émancipation.

Auberges de jeunesse

Voyage(s)

Wi-fi gratuit et illimité, lien social en option.

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Dans la salle commune, aux heures de pointe, le monde entier s’ignore collectivement, caché derrière son téléphone. La connexion est ce miracle moderne qui parvient à combler la distance en éloignant les corps prostrés dans un même lieu.

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Dans les temps calmes, au milieu de la journée, la pièce commune est vide, les résidents presque permanents vont et viennent comme s’ils étaient chez eux. Foyer temporaire, cuisine partagée, ils sont libérés des routines sédentaires, pas tout à fait nomades non plus, trouvant ici la familiarité d’un toit et d’une porte toujours grande ouverte sur l’extérieur.

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Au coin d’une table, pour les plus téméraires, il suffit d’aborder son voisin et de lui demander sa destination. L’autre se transforme alors en complice familier, en mitoyen du hasard et parfois il partage à court ou moyen terme, la route du voyage et des nouveaux départs.

Montréal

Voyage(s)

La quiétude s’empare des marcheurs égarés. Il fait bon se perdre pour retrouver son chemin.

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Je me glisse dans la ville inconnue, le plaisir se répand dans l’imprévisible. Amour furtif derrière un arbre en fleurs, je caresse les murs comme un gilet de laine.

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D’en haut la ville est laide mais semble renfermer un secret que je tente de découvrir. Un touriste passe, prend une photo puis disparaît.

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Parenthèse de nature dans le tourment de la ville, une canette de red bull vient rouler à mes pieds.

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Il y a des lieux méconnus qui vous semblent familiers. L’air qu’on y respire dans l’espace agencé est comme une promesse tenue, une promesse venant d’une autre vie.

Aéroport(s)

Voyage(s)

Hangar fonctionnaliste à but transitoire. Non-lieu de médiation interdimensionnel. Mon café à 3,50 $ me brûle la langue. J’attends le ciel et toutes ses promesses.

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Le temps s’est arrêté et les gens attendent. Des millions de fesses se sont déjà posées sur ces sièges. Nous sommes alignés sagement, comme des boîtes vides en rayon. L’heure arrive et la foule s’agite, on retire les chaussures pour passer l’IRM. Tous potentiellement suspects mais candidats au voyage. Les agents des douanes me dévisagent. J’attends la brise de Montréal.

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Les gestes fébriles, le regard laconique, flexible sur ses genoux, il fixe toute son attention, prêt à en découdre, les poings serrés, il se lance, son corps entier tendu vers son objectif et les bagages des autres défilent inlassablement. Le prochain tour peut-être.

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Contenus dans les boîtes à transits, l’espace vitrifié nous promet le monde.

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Pour troubler l’ennui et défier l’attente, les écrans scintillants sont greffés à la paume.

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On entend distinctement les dents déchirer la parois de plastique, puis les morceaux céder sous l’impitoyable broyeuse, leurs bouches dévoreuses de monde s’entrouvrir et se refermer dans un croustillant fracas ; ils s’en vont à la conquête de continents nouveaux, les mains scintillants de chips poulet-bacon.

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La tour de contrôle se dresse dans le brouillard, les fiers vaisseaux s’apprêtent à le pourfendre. Les touristes s’inquiètent car leur batterie est vide.

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La tour de contrôle disparaît dans un ciel d’écumes, les oiseaux métalliques tiennent en respect la gravitation, le bruit se dissout dans une bulle hiératique, il panique pour de bon car il n’y a pas de wi-fi à bord.

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40 000 pieds d’altitude, 500 miles par heure, nous perforons le ciel et je déballe mon sandwich sous vide.