Un petit caillou dans ma chaussure

Nouvelle collective / Cadavre exquis

Cette nouvelle a été écrite collectivement entre le 23 mars et le 23 avril par 14 personnes dans le cadre d’un exercice bien connu : le cadavre exquis. Chaque auteur(e) a dû rédiger son texte en fonction d’une partie précédemment écrite par quelqu’un d’autre. Personne n’a donc pu lire l’histoire dans sa globalité. Hormis de légères corrections orthographiques et une harmonisation de l’usage des temps, je n’ai pas retouché les textes et les « incohérences » narratives ont volontairement été conservées. Bonne lecture et merci à tous les participants pour leur motivation, leur onirisme et leurs excentricités.

(Le texte est également disponible à l’écoute ci-dessous)

Auteur(e)s (dans l’ordre de rédaction) : Jmcorpus (intro et conclusion), Cyril Chicot, Catherine Leroy, Emma Jeannot, Quentin Galinier, Mathieu Mauger, Adèle Wyf, Murielle Attinault, Charlotte Vuichoud, Louise Adam Destang, Mayeul Petitjean, Chloé Busson, Auxane Leroy, Alexis Loue.

Temps de lecture estimé : 10-15 minutes

Nous nous étions retrouvé tous les deux. L’ambiance était étrange, à la fois solennelle et dérangeante. Je n’aurais su dire si venir ici était une bonne idée. Je me montrais toutefois exemplaire, respectant les règles à la lettre, mêmes les plus absurdes et ce sans broncher. Nous allions devoir tenir plusieurs semaines voire plusieurs mois, il était important de faire preuve de rigueur. C’était pour lui une forme de respect, pour moi quelque chose d’incompréhensible mais je ne voulais pas le contrarier.

Pour me rassurer, j’essayais de positiver. On dit qu’il y a du bon dans toute situation… même si à première vue, cet isolement semblait relativement effrayant. C’est tout de même ironique ! À nos débuts, nous ne pouvions nous quitter. Nous nous coupions le plus possible de l’extérieur afin de pouvoir rester tous les deux, profiter l’un de l’autre, nous découvrir… Mais aujourd’hui, je ne sais comment appréhender ce tête-à-tête annoncé. Ça fait un an que je supporte mon Phiphi à la maison, va pas falloir que le confinement dure trop longtemps.

Stop ! Je suis sorti malgré les interdictions et le monde tournait… normalement. « Quoi ?! Ça fait 6 mois que c’est fini ? Et pourquoi ils ne l’ont pas dit sur BFM ? ». Phiphi m’avait menti pendant huit longs mois, il avait peur de tout, je comprenais, mais mentir, créer de fausses informations, pendant des mois, enfermés dans la cave ! C’était trop ! Je pris quelques affaires et le premier avion sans savoir où j’allais arriver. J’étais sereine, Phiphi pouvait bien faire ce qu’il voulait, quelqu’un pourrait l’emmener à l’aéroport pour qu’il me rejoigne, mais pour le moment je voulais vivre pour moi et j’allais commencer ma nouvelle vie à l’aéroport, en prenant le premier avion avec mon âme et ma carcasse. Peu importe la destination ! Les plus beaux paysages s’offriraient à moi et je m’offrirais à eux tout autant !

Alors que tout allait au mieux, dans le meilleur des mondes, entre le Mexique et les Etats-Unis, une douleur… une douleur infâme dans la chaussure survint. Je défis mon lacet, retirai ma chaussure, la pris et la retournai. Elle laissa tomber une petite pierre de couleur rouge. Elle m’avait brûlé la saloperie !!! Rien qu’en la prenant par terre, pour la lancer et décharger ma colère comme je pouvais, une cloque apparût au bout de mon doigt. Pourquoi s’emporter après un caillou me direz-vous ? Parce qu’il m’avait suivi ! Il m’avait suivi dans chaque pays, à chaque fois le même caillou, à chaque fois la même forme et à chaque fois la même douleur. Il ne me lâchait plus et ça me rendait dingue ! Vous savez ce que j’ai fini par faire ? Je suis retourné chez mon Phiphi et c’est lui qui l’a retiré ce p’tit caillou dans ma chaussure !

Alors j’ai repris la route, toujours en quête de sensation frontalière et tout allait bien entre le Mexique et les États-Unis. Dans un soucis de prévention, j’ai traîné mon bon Phiphi à mes côtés, le considérant comme une parade certaine à tout obstacle. C’est alors que mon compère me signala comme une brûlure. Une brûlure dans sa chaussure. Une brûlure qui le saisit comme jamais.

Pris de panique, j’essayais de le rassurer comme je pouvais. Nous découvrîmes une cloque gorgée d’eau. Sa fierté fut mise à contribution. Il arracha la peau sans état d’âme en essayant de ne pas montrer sa douleur. Je ris à gorge déployée. Son regard sur moi me mura quelques secondes avant que notre complicité reprenne le dessus. Je l’aimais pour ça ! Tout était si simple. C’était bien plus qu’un partenaire de vie, c’était mon binôme. Celui qui, d’un regard, pouvait comprendre ce que je ressentais. Je me sentais entière avec lui. Prête à affronter toutes les épreuves de la vie. C’est ainsi que nous avancions. Main dans la main. L’humour était notre ciment.

Loin de chez nous, notre relation en avait été d’autant plus renforcée. Les doutes se transformaient en certitude. Il est si rare de croiser la bonne personne et surtout de ne pas la laisser passer. Nous avons tous chacun un but, un rêve. Qu’en est-il quand nous sommes au sommet sans pouvoir le partager ? Je me savais chanceuse et je savourais ce cadeau au quotidien en me perdant dans son cou si timidement parfumé. Comme un message enfoui pour sa préférée.

Nous avions décidé de nous arrêter quelques jours dans un petit village connu pour son architecture au Pérou. Nous étions arrivés de nuit, après une longue marche, ravis de découvrir enfin notre lieu de séjour. Nous avions pour habitude de toujours dormir à l’étage. Nous découvrîmes une chambre assez rudimentaire. L’hôte nous avait accueillis chaleureusement malgré l’heure tardive et c’était pour nous le plus important.

Nous étions à nouveau serrés l’un contre l’autre comme à notre habitude, dans des draps fraîchement lavés. J’entendis la respiration apaisée de mon Phiphi, souvent synonyme d’un sommeil de plomb. Quant à moi, impossible de fermer l’œil. Après plusieurs heures, je décidai de me lever pour m’aérer l’esprit. Je descendis afin de ne réveiller personne. Un petit chemin s’offrait à moi. Je flânais entre les arbres ; une végétation nouvelle m’accueillit avec de nouvelles odeurs dont je n’avais cesse de m’enivrer. J’aimais me perdre dans des lieux inconnus. Mon esprit s’apaisa enfin. J’aperçu une petite tonnelle illuminée d’où s’échappaient de la musique et un bruit familier de verres qui s’entrechoquent pour célébrer les amitiés que seule la nuit peut offrir.

Je tombai nez à nez avec un homme qui sortait, j’imagine, pour se soulager. Nous étions tous les deux tout autant surpris de nous découvrir. D’une main franche, il m’invita à le rejoindre. Je me surpris à accepter. Je fus, en quelques secondes, propulsée sous la tonnelle éblouies par la lumière et les effluves d’une soirée bien arrosée. Je découvris tous ces visages… Un à un… Tous aussi radieux, affichant un sourire éclatant. Je me perdis quelques secondes dans les yeux d’un enfant qui ne tarda pas à se cacher dans la poitrine de sa mère…

Puis, dans un tourbillon assourdissant, une lumière blanche m’attira et je me retrouvai dans les bras de ma mère. Il faisait beau, chaud. Le soleil me chauffait la peau. Elle me déposa dans une petite piscine bleue sous le grand saule du jardin. La fraîcheur de l’eau me fit du bien et je clapotais tranquillement… Je sentis soudain le fond de la piscine se dérober sous mes pieds. Je m’enfonçai peu à peu dans les abysses de cette immensité inconnue, et pourtant si familière. Tel un poisson, je me déplaçai avec grâce, puissance et agilité. Je fus sur le point de conquérir ce qui m’appartenait déjà. J’étais libre, enfin…

Jusqu’à l’instant où je sentis mon cœur s’accélérer, ma vie défiler, le temps s’arrêter… Je fus en suspens. Je perdis tous mes moyens. Le connu laissa place à l’inconnu. Comme un marin perdu au milieu de l’océan, je me laissai guider. Mes pensées n’avaient plus de sens, je ne voyais plus, je ne sentais plus… Je ne sais pas combien de temps ce moment dura. Je sentis l’éternité.

Petit à petit, j’entrevis une forme au loin, quelque chose de doux, de familier, mon cœur palpita. Je ne savais pas ce que c’était, mais ça me rassurait. Je sentais que j’arrivais au bout de ce cauchemar. Mes pensées reprirent. Plusieurs questions se bousculèrent dans ma tête : est-ce que mon subconscient voulait me faire passer un message ? Est-ce que ce que j’avais vu était bien réel ? Peut-être étais-je en train de mourir ? La vie avait-t-elle un sens ? Devais-je me laisser bercer par cette lumière au loin ou devais-je résister ?

Je n’eus pas le temps de trouver une réponse à ma question que je me sentis aspirer dans le vide. Mon corps se décomposa ; et dans un éclat de lumière, je me retrouvai dans mon lit, en sueur, dans ce petit studio parisien que je connaissais si bien. Où était cette grande piscine ? La chaleur du soleil sur ma peau ? La joie et les rires des gens ? Et puis cette sensation d’avoir été tout puissant dans cette infinité… Je crois bien que le confinement m’avait gravement affecté. Il fallait que je me lève, que je sorte, que je me change les idées… Ce rêve était si réel. Je m’habillai rapidement, fis une autorisation de sortie, et j’étais déjà dehors, dans un Paris vide. Je commençai à me diriger mécaniquement vers des endroits remplis de souvenirs…

C’est alors que j’ai pensé à ma sœur, à ma famille… On allait de temps en temps faire des promenades du côté de ce pont, de ce coin de rue… Un lycée, des épreuves, je ne sais plus trop bien, je n’avais pas envie de trop y penser… Il y avait eu des déceptions aussi…

Sans m’en rendre compte, je restai planté au milieu du trottoir, je m’assis sur un banc puis pensa à mon motif de sortie. Je commençai à ressentir des douleurs aux genoux. « Non, je ne vais pas chez le kiné ou autre, mais me chercher du pain et des viennoiseries. »

La mièvrerie de la boulangère me faisait mal à la tête, ça me demandait un effort de l’écouter et je n’étais pas assez pressé pour couper court à cette conversation asymétrique. Pendant qu’elle causait, je faisais des « oh » et des « ah » agrémentés d’expressions de visage. Je n’arrivai plus à penser et je me laissai aller tranquillement à des rêveries légères. De celles que je faisais lorsque j’étais adolescent. Je revoyais alors Sophie, la bombasse du lycée, en première L. Cette nana était à mes yeux la perfection incarnée. Grande, blonde et naturelle. Sa bouche pulpeuse et ses yeux verts me faisaient oublier fonctions linéaires et écarts types. Une inconnue s’ouvrait à moi. Qu’avait-elle pu devenir depuis tout ce temps ?

« Une grosse miche ? » me demanda la boulangère. Voilà qu’elle revenait à l’attaque avec ses propositions douteuses. Décidément ça ne lui suffisait pas de raconter sa vie il fallait en plus qu’elle me propose tout le magasin. « Le sandwich me suffira, merci. »

Voilà qui avait mit fin à mes douces rêveries. Il était temps de retourner au boulot où m’attendait Christophe alias Totof. Était-ce possible de faire plus beauf ? Je ne pense pas. Mais ce mec avait le mérite d’être divertissant. C’était de façon assez pathétique le seul être vivant qui animait un peu mon quotidien. Il avait une particularité bien à lui, un truc que les autres n’avaient pas… Car oui, Totof péchait tous les premiers mercredi du mois au lac de Caniel, toujours un verre de pastis à la main, s’écriant « à la bonne journée ! ». Revenons à ce « truc » si particulier chez Totof qui donnait un sens (plutôt positif) à cette période anxiogène…

Il s’agissait d’une particularité vocale. Ce cher Totof était yodleur à ses heures perdues. Beaucoup de personnes ont déjà essayé, une fois dans leur vie, de yodler. S’asseoir brutalement sur un vélo sans selle, renverser de l’eau glacée sur ses bijoux de famille ou recevoir une balle de tennis bien forte dans les roupettes génèrent autant de variantes courantes, quoique involontaires, de cet art. Mais bref, revenons à notre yodler favori. Une heure d’entrainement intensif et quotidien dans sa salle de bain était la recette pour ainsi parfaire son bel organe vocal. En cette période morose, notre yodler redonnait du baume au cœur en yodlant à tue-tête tous les soirs à 20h pétantes à sa fenêtre. Bon nombre de ses voisins profitaient alors de son talent, ce fameux petit « truc » que les autres n’ont pas. Certains diront que ce petit truc n’est que cacophonie pour les oreilles mais, moi, ce petit truc là me faisait craquer pour lui.

Puis je me réveillai subitement dans un lit trempé de sueur. Il me fut impossible d’identifier les lieux ni de me souvenir de mon identité. Je ne crois pas avoir un jour eu un nom et un prénom. Il me semble que je me réveille tous les matins avec des souvenirs qui ne sont pas les miens et des situations toujours inextricables. Bref. Un papier froissé virevoltait sur la table avec un mot qu’il me fut difficile à déchiffrer. Je pus toutefois comprendre la chose suivante parmi bon nombre de ratures :

« Suis parti ce matin avec Totof. N’oublie pas d’aller chercher des croissants et retire moi ce putain de caillou de ta chaussure ! Signé ton Phiphi. »

 

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