Voyage à Nouméa

Attention, cette fable philosophique est inspirée de faits réels. Pour des raisons d’anonymat, les prénoms de Marc et Jordan ont été remplacé par Pierre et Jean. Cette nouvelle leur est dédiée, en souvenir du bon vieux temps. 

Temps de lecture estimé : 5 à 7 minutes (moins d’une minute si vous ne lisez que le titre).

Voyage à Nouméa

Jean regardait d’un œil inquiet le panneau d’affichage des arrivées. Le vol depuis Nouméa avait une heure de retard mais l’avion était bien arrivé au Terminal B de l’aéroport Charles De Gaulle. Il était impatient de retrouver son ami Pierre. Pour fêter dignement son retour, il avait acheté quelques-uns de ses aliments préférés et une quantité peu raisonnable d’alcool. La nuit allait être longue et il pensait déjà aux anecdotes qu’ils partageraient ensemble.

Pierre devait se marier la semaine suivante et Jean était le témoin de cet événement qu’il n’aurait manqué pour rien au monde.

Pierre avait roulé de nuit pour aller chercher son ami Jean à l’aéroport de Nouméa. Les vols depuis Paris arrivaient généralement assez tard et il habitait à cinq heures de la ville. Il portait une chemise à fleurs et un short de bain qu’il affectionnait tout particulièrement.

Pierre devait se marier la semaine suivante et il avait choisis Jean, son ami du lycée, comme témoin de cet événement qu’il attendait avec impatience.

Jean attendit une bonne demi-heure que les passagers passent la sécurité mais il ne vit pas Pierre. Il supposa, comme cela arrive assez régulièrement, que ses bagages eussent été perdus.

Pierre avait déjà bu deux bières au bar de l’aéroport et bien que l’avion depuis Paris soit arrivé depuis plus de deux heures, il ne vit pas la silhouette de son ami Jean. Il savait que ce dernier avait tendance à se perdre et peut-être errait-il sans but dans les couloirs adjacents de cette zone transitoire dédiée aux voyageurs.

Jean, qui n’aimait pas trop les téléphones, alla en acheter un dans une boutique attenante et décida de composer le numéro de Pierre afin d’obtenir avec lui un entretien téléphonique lui permettant d’avoir un contact vocal.

Le téléphone de Pierre sonna. Il ne connaissait pas le numéro. Peut-être s’agissait-il d’un démarchage intempestif ayant pour but de lui vendre un forfait téléphonique dont il n’avait nullement besoin. Il nota tout de même le numéro et décida de rappeler en prenant bien soin de masquer le sien. Pierre était un pro de l’informatique et, dans le milieu de l’informatique, on l’appelait souvent « Le pro de l’informatique ».

Pierre ne répondait pas, c’était inquiétant. Comment prendre contact avec son ami qui, peut-être, courrait un grave danger ? Un appel masqué fit bientôt vibrer son smartphone et il hésita à répondre. S’agissait-il de démarchage téléphonique afin de lui vendre des encyclopédies ? Qu’à cela ne tienne, il fit preuve de témérité et décida de répondre afin de s’entretenir de façon péremptoire avec son interlocuteur. Quelle ne fut pas sa surprise quand il se rendit compte que c’était son copain Pierre au bout du fil. « Tu fais du démarchage téléphonique pour vendre des encyclopédies toi maintenant ? » lui demanda Jean.

« Non », lui répondit Pierre qui n’était pas d’humeur. « T’es où pauvre cloche ? » demanda-t-il en levant les bras au ciel et en faisant tomber son téléphone par la même occasion.

– « Je suis a l’aéroport. Je t’attends, rétorqua Jean.

– Moi aussi je t’attends à l’aéroport, t’es où ?

– Dans un grand hangar où des gens traînent des valises.

– Pareil.

– Bon, ça serait bien qu’on arrive à se trouver.

– Oui, t’es où ? insista Pierre.

– À l’aéroport, toujours. Trouvons un point de repère.

– Le Nord ?

– Trop vague. Et je n’ai pas de boussole.

– Nord-Ouest ?

– J’ai une valise mauve avec des onomatopées du genre « Wooow », « Pffff » ou « Serge ».

– J’arrive, bouge pas.

– Moi aussi j’arrive, bouge pas.

– Non c’est con, le mieux c’est qu’on ne bouge pas tous les deux, c’est plus prudent. »

Ils attendirent ainsi un bon quart d’heure américain puis finirent par se recontacter car personne ne put trouver l’autre.

– « Bon… Rendez-vous à un endroit facile à trouver. T’as une idée Jean-Jean ?

– Hum… non Pierre-Pierre. Dans une boutique ?

– Ouais, genre je sais pas, le kiosque à journaux ?

– Lequel ?

– Celui où ils vendent des croissants.

– J’aime pas trop les croissants.

– On n’est pas obligé d’en acheter.

– Dans ce cas rendez-vous au kiosque à journal.

– À journaux !

– Ça dépend combien de journaux il y a. S’ils ne vendent qu’un seul journal, c’est un kiosque à journal et non à journaux.

– Ne joue pas au plus malin avec moi tête d’ampoule. Rendez-vous aux kiosques à… magazines.

– Ok je bouge pas de là et toi tu vas au kiosque.

– Ouais voilà. Non attends, c’est nul.

– C’est bon t’es encore vexé pour ce truc de journaux ?

– Non non… réfléchis un peu, si moi je vais au kiosque à… euh… magazines et que toi tu restes là où tu es… et bien on ne se trouvera jamais.

– Ah mais moi j’y suis déjà. Kiosque à croissants, là où ils vendent des journaux.

– Cool, j’arrive, bouge pas.

– C’est ce que je fais depuis tout à l’heure ! » dit Jean pour clôturer la conversation mais Pierre avait déjà raccroché.

Après plusieurs minutes à se chercher respectivement dans la boutique où seulement un vendeur se tenait derrière la caisse, aucun des deux ne put se trouver.

– « Tu es dans une autre dimension ou quoi ? plaisanta Jean.

– Attends tu as oublié de m’appeler avant de pouvoir me parler imbécile. »

Jean composa le numéro de téléphone de Pierre puis réitéra sa question :

– « Tu es dans une autre dimension ou quoi ?

– De quoi ?

– Laisse tomber, c’était plus drôle la première fois.

– T’es où ?

– Au kiosque !

– Moi aussi !

– Je ne te trouve pas !

– Moi non plus.

– T’es habillé comment ?

– Non toi t’es habillé comment ?

– J’ai une chemise à fleurs et un short de bain.

– Ah ça y est je te vois ! »

En effet, un homme en chemise à fleurs et en short de bain venait de pénétrer dans la boutique et feuilletait maintenant un magazine sur le cyclisme.

– « C’est marrant t’es plus grand qu’avant je trouve.

– C’est parce-que dans l’hémisphère sud c’est pas la même gravité, du coup j’ai peut-être pris quelques centimètres.

– Je ne me souvenais pas que tu avais la peau noire.

– Je passe beaucoup de temps dehors et le soleil tape fort en Nouvelle-Calédonie. Tu devrais te renseigner sur la mélanine.

– Ah… bon… Ok bon attends, je raccroche, ça sert à rien de se parler par téléphone, bouge pas, j’arrive. »

Jean s’avança lentement vers un homme d’une quarantaine d’années, la peau noire, le front légèrement dégarni et les yeux cerclés par de petites lunettes rondes. Il ne ressemblait absolument pas au souvenir qu’il avait de son ami Pierre. Pierre était assez grand, robuste, il avait le visage anguleux, la peau pâle et les yeux bleus. Il ne portait pas de lunettes et sa femme ne s’appelait pas Mélanine aux dernières nouvelles.

– « Salut mon Pierre ! T’as perdu tes cheveux ou quoi ?

– Pardon ? dit l’homme en se retournant, plus surpris qu’agacé d’être apostrophé aussi soudainement.

– C’est bien toi Pierrot ?

– Oui. À qui ai-je l’honneur ?

– Ah ah t’es con. Bon on va boire un verre sur Paris parce-que j’ai soif et j’ai hâte que tu me racontes tout ça.

– Euh… d’accord. »

Pierre attendait Jean qui ne venait toujours pas. Le caissier de la boutique commença à fermer le rideau de fer en lui suggérant, par de nombreux regards insistants et quelques invectives assez spontanées , qu’il « aille se faire foutre ». Il essaya à plusieurs reprises de recontacter Jean mais ce dernier ne répondait plus. Il commençait à perdre patience et décida d’aller boire une autre bière mais il trouva le bar fermé.

Jean et Pierre étaient dans un taxi. Ils étaient tous les deux installés sur la banquette arrière.

– « Tu n’avais pas de bagages ? demanda Jean pour rompre le silence.

– Non.

– T’as raison il faut voyager léger.

– Oui.

– Pas trop stressé pour le mariage ?

– Ça va, c’est déjà passé.

– Ah bon ? Merde je pensais être ton témoin du coup. En même temps je me demandais pourquoi tu venais à Paris pour ton mariage alors qu’il a lieu à Nouméa.

– Non, je me suis marié à Niort.

– Ah ok. Ben j’aurais pu venir tu sais…

– Une autre fois.

– Ouais. Comme tu dis. Tu veux faire quoi ce soir ?

– La fête.

– C’est party ! T’as compris ? Party, comme la fête en anglais.

– Non. »

Ainsi Jean et Pierre passèrent un week-end animé à Paris. Ils allèrent boire des coups avec leur copain Armandin à côté de Montmartre et passèrent la nuit à refaire le monde. Armandin trouva aussi son ami Pierre changé mais il ne s’étonna pas outre mesure.

Pierre, quant à lui, attendit une dizaine d’heures à l’aéroport de Nouméa puis finit par rentrer chez lui en effaçant Jean de son répertoire téléphonique et aussi de sa mémoire. Il n’eut plus jamais de nouvelles. Il devint interprète japonais et vit aujourd’hui à Nancy où il vend des espadrilles avec son épouse Mélanie.

Quant à Jean, il mourut à son bureau des suites d’un infarctus après une absorption trop importante de caféine. L’enquête démontra qu’il s’agissait d’une anomalie de la machine qui délivra par erreur une dose cent fois supérieure à ce que l’être humain est capable de supporter. Ces derniers mots, que l’on grava sur sa tombe, furent les suivants : « Il est vraiment dégueulasse ce café. »

 

 

 

 

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