Le Cartomancien – Partie 8

Le Cartomancien est une nouvelle découpée en plusieurs épisodes, semblable à ce qu’on appelait un « feuilleton-nouvelle ». La suite sera publiée chaque dimanche.

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La présente nouvelle est soumise au droit d’auteur et ne peut être utilisée sans autorisation. Elle est disponible gratuitement sur ce site. Merci de me contacter pour tout renseignement.

Temps de lecture estimé : 10 minutes

PARTIE VIII

« Nous sommes dans la réalité Maria. Maintenant, au moment où je vous parle. Tout ira pour le mieux, nous sommes avec vous ».

Maria croisait les jambes en fixant le téléviseur d’un air perplexe. Le professeur Lowski jetait un œil inquiet à son assistant. Il n’arrivait pas vraiment à distinguer son visage.

Habituellement, les crises se déclenchaient à ce moment précis. Ils avaient déjà répété cette scène à plusieurs reprises mais jamais sans avoir été aussi direct, lui expliquant patiemment les étapes et le fonctionnement de la mémoire. Il était convaincu qu’en faisant appel à sa raison et en essayant, faute de mieux, de la confronter à la vérité nue, il obtiendrait des résultats plus probants.

Ils avaient élaboré ensemble, lui et son équipe, un discours autour du tarot afin d’insérer subrepticement des éléments de langage incluant des mots-clés censés produire un effet à la fois rassurant et évocateur. Lorsqu’elle était de nouveau plongée dans un coma artificiel, ils enchâssaient ce scénario afin de la préparer à ce retour tant redouté.

C’était la première fois qu’il essayait cette méthode aussi frontalement, le reste de l ‘équipe n’avait pas été convaincu mais, la tournure actuelle semblait lui donner raison. Elle ne faisait pas de crise. Il était tout de même étrange de la voir aussi calme.

« Bien entendu cela doit nous servir de leçon pour la suite et doit nous permettre de revoir nos ambitions quant à l’usage de l’optogénétique dans la création de faux souvenirs. Il en va de notre état mental et de notre emprise avec le réel. Un individu étant le résultat de ses expériences et donc de ses souvenirs, la modification de la mémoire questionne la nature même de l’identité. Un sujet est-il le même à partir du moment où ses souvenirs ont été altérés ?

Nous n’avons donc pas répété ces expériences sur d’autres sujets et il devient évidemment urgent de débattre et de légiférer sur ces pratiques. Pour autant, mes équipes et moi-même avons fait le maximum afin de réparer nos erreurs.

Depuis plusieurs mois, nous avons initié un programme de réhabilitation de la mémoire afin de vous permettre d’être maintenue dans un état conscient tout en acceptant le fait que votre mari soit mort. Ce programme nous l’avons nommé l’expérience du cartomancien. Le scénario est le suivant, le sujet, c’est à dire vous Maria, se retrouve dans un cabinet de voyance. Nous avons opté pour ce cadre car vous êtes coutumières de telles pratiques. Un environnement familier permet de mieux contrôler un rêve. Nous avons aussi constaté que ce cabinet revenait souvent dans vos rêves et ce grâce aux enregistrements que nous avons en notre possession.

Les rêves que vous faites étant captés et diffusés sur un moniteur, nous essayons, grâce à des impulsions lumineuses d’orienter la narration en fonction de votre comportement. Il s’agit d’un procédé classique mais très complexe en optogénétique, surtout en temps réel. C’est un peu comme diriger des comédiens sur un plateau en leur laissant croire que les répliques viennent d’eux-mêmes ».

Tout en expliquant l’opération, des clichés défilaient sur l’écran devant une Maria de plus en plus circonspecte et assez peu sidérée par de telles révélations. Ils illustraient le discours du professeur, montrant les outils et les situations qu’il essayait de décrire en choisissant méticuleusement les termes sans trop heurter sa sensibilité.

Je te sens à nouveau proche de moi Maria. Je te vois. Si ce n’est pas toi alors qui d’autre ? Mes égarements m’ont permis de me méfier. Mais mon corps parle. Je suis vivant. Il ressent de nouveau, tendu avec le tien vers le secret des choses. Mes mains sur ta peau ont reconnu ton être. Quelque chose bouge enfin en toi. J’accroche ton horizon. Les choix sont des renoncements qui nous enferment dans le monde des possibles. Choisis-nous ! Choisis-nous ensemble Maria ! Un jour la douceur couvrira l’angoisse de tes tremblements. Des débris naîtra le silence. Du silence naîtra la quiétude. C’est si simple, si limpide, je l’avais bien senti. Il est là le souffle léger qui fait trembler ma peau. Si simple de te voir, observe mon regard, je m’embrasse de ta bouche et je touche tes caresses. Si simple, si profond, dans les songes du réel, comme une confession, sans paroles inutiles. C’est une danse si fragile, un poème muet, que l’on récite, fébriles, autour de notre ronde.

« Nous supposons que vous ne comprenez pas vraiment ce qui se passe Maria. Vous pensez être en train de rêver n’est-ce pas ? Comment savoir si vous rêvez ou ne rêvez pas me direz-vous ? Je vais y venir, mais je vous en prie laissez moi terminer mon explication. Restez avec moi. Je suis là pour vous aider. Ne soyez pas tenté par les voix lancinantes de votre subconscient.

Dans ce scénario que vous revivez sans cesse, votre mari est bien décédé cependant l’ancien souvenir implanté ressurgit toujours et résiste à nos arguments. Lors de notre dernier essai avant-hier, vous doutiez toujours de la mort de votre mari et vous pensiez que nous vous jouions un tour, qu’il s’agissait d’une performance. Votre mari était un poète et un comédien, cette conclusion est donc somme toute assez logique. Votre cerveau créer des situations tout à fait plausibles comme il comble les vides de nos songes et de nos souvenirs. Ainsi se mêlent vos interprétations à nos tentatives, ce qui provoque des trames narratives toujours différentes. Notre dernier essai a été un peu plus concluant, mais nous avons fini par nous dire que c’était peine perdue.

L’état émotionnel de l’amour est si puissant qu’il incite votre cerveau à préférer une alternative où la mort de l’être aimé est impossible. Cela a d’ailleurs été constaté dans certains cas où des individus n’arrivent pas à accepter une disparition et sombrent dans un état de dépression avancé. Nous avons pu éviter cela, cependant votre état se rapproche des comportements-types de patients atteints par la maladie d’Alzheimer. Vous recréez sans cesse des contre-narrations souvent irrationnelles où votre mari existe bel et bien. Nous n’y pouvons rien pour l’instant, cependant, depuis avant-hier et maintenant, vous pouvez désormais rester éveillée plus longtemps, expliquer vos rêves avec ses incohérences.

Même si nous ne vous fournissons pas toutes les données comme je suis actuellement en train de le faire, il semblerait que vous soyez dans une sorte de, pardonnez-moi le terme mais c’est le plus parlant ; « mitoyenneté du réel ». J’entends par-là que ce votre cerveau accepte deux réalités superposées, que vous vivez une sorte d’état quantique et que par conséquent puissiez exister dans différentes dimensions ».

Je te sens toute proche où alors c’est que je te désire trop fort. J’ai assez attendu ta venue. Le pire serait que nous nous soyons manqués. Impossible, je t’aurais reconnu… Aujourd’hui je sais faire la part des choses entre toi et les illusions. Je crois qu’il me fallait ce mirage, il fallait que je le constate, que je meure pour mieux me réjouir de la vérité nue.

«Je sais très bien que tout cela est bouleversant à plus d’un titre mais cela soulève aussi de nombreux problèmes philosophiques sur ce qu’est la définition même du réel. Car, nous en venons à nous demander si ce que nous vivons actuellement n’est pas le fruit de notre imagination ? Je sais, je sais… tout cela a déjà été traité maintes fois et il s’agit d’une question ontologique classique mais à partir du moment qu’un souvenir se base uniquement sur la subjectivité d’un individu et de la possibilité d’en modifier l’essence, nous en venons à nous reposer la question sous un angle encore plus pragmatique.

Or, tout cela est bien trop vertigineux et l’histoire nous a montré à quel point l’humanité se laissait régulièrement dépasser par ses découvertes. D’autant plus quand nous touchons sérieusement à ce qu’il reste de plus intime chez un individu : sa mémoire, ses rêves et son libre arbitre ».

Aux confins du monde qui s’abîme, il y a toi, l’inconnue au visage invisible que je touche parfois du bout de mes songes. Je te sais nageant à contre-courant des eaux sombres, tu vibres du soleil intérieur qui t’anime, sous les reflets de lune que l’on voit dans tes yeux. Je suis en route, je viens à ta rencontre.

« Maria, nous vous savons très engagée et critique sur ces sujets. Nous avons renforcé au fil des siècles notre contrôle sur les libertés fondamentales au nom de la sécurité. Nous avons développé des outils dont les plus grandes dictatures n’osaient même pas rêver. Aujourd’hui il est possible de ficher, classer, prédire, influencer, pister et espionner de manière précise et méthodique. Les big datas sont certes utilisées à des fins mercantiles, mais n’est-ce pas déjà un totalitarisme de la pensée que de résumer les individus à des nuages de données prédestinées à prédire un comportement et si possible à l’influencer dans ses pulsions d’achat ?

Tout ce que nous écrivons, disons, lisons, consommons est susceptible d’être enregistré et utilisé malgré nous. Devons-nous alors laisser nos souvenirs, notre mémoire et nos rêves aux mains à de tels programmes  ? Je ne le crois pas. C’est pour cela que j’ai fait le choix en mon âme et conscience, de détruire tous les résultats et les données amassées à ce jour sur le sujet. J’ai pris soin que rien ne soit laissé et que rien ne soit diffusé. Nous devons accepter notre condition humaine, avec ses forces et ses faiblesses ou alors renoncer à notre humanité. Je sais ma position est discutable et j’imagine les conséquences de mes actes, notamment sur les possibilités palliatives que laissaient imaginer nos recherches, mais c’est un choix que j’assume pour le présent et les générations à venir. Laissons parfois le hasard et l’intuition guider nos choix, quand bien même il est possible de les comprendre et de les maîtriser. Si j’ai bien appris quelque chose après plus de cinquante ans de recherches scientifiques, c’est que nous n’avons jamais mieux compris et pansé les plaies humaines qu’à travers la poésie. Je souhaite maintenant seulement vous sauver, vous préserver et vous laisser choisir. Mais pour cela il vous faut comprendre et connaître toute la vérité.

Maria. Vous êtes ici dans la réalité A de votre existence. C’est ici que votre corps et votre esprit se rejoignent et c’est ici qu’il faut vivre désormais. Vous pensez certainement être encore dans un rêve, très bien, nous pouvons tout à fait le considérer ainsi, mais cette réalité doit être votre référentiel et dans cette réalité Marc est bel et bien mort, vous devez vivre sans sa présence, avec toute la douleur de son absence et le retrouver quand vous le souhaitez dans la réalité B, celle de vos rêves et de votre imagination ».

Ses mains tremblaient désormais et il ne put s’empêcher de chercher son alliance sur ses doigts, pensant qu’elle aurait pu réapparaître alors qu’il parlait. Il se sentait à bout de forces, comme après avoir mené un combat interminable sur un ring de box. Maria était toujours assise, le regardant avec un sourire narquois. Il y avait en même temps comme de la pitié dans son regard et cela l’effraya au plus haut point.

Elle se leva gracieusement et alla prendre un magazine entreposé sur une des bibliothèques de la pièce afin de le lui apporter. Il lui rendit un regard d’incompréhension, mais elle agita le doigt impérieusement en sa direction. Il obtempéra afin de ne pas la contrarier.

Maria regardait maintenant le visage du vieil homme se décomposer et elle sembla en tirer beaucoup de satisfaction. En feuilletant la revue qui lui fut immédiatement familière, puisqu’il s’agissait d’un numéro hors série, publié sur papier glacé pour l’occasion et qui avait pour thème « Les nouvelles découvertes de l’optogénétique ».

Habituellement diffusé en ligne, le magazine Psychowara avait été fondé par le docteur Lowski et relayait mensuellement ses découvertes. Aucun numéro imprimé n’existait à sa connaissance…

A la surprenante vision de la couverture, le professeur Lowski eut comme une crampe soudaine à l’estomac et une irrépressible envie de vomir. En effet, sur un des articles, une photo de Marc tout sourire illustrait un gros titre pour le moins déconcertant : « Marc Robert Desoille retrouvé vivant huit ans après sa mort».

Je veux vivre 24 fois par seconde, à la lumière mordante du soleil, plaqué sur une toile tendue ; un écran large et aussi vaste que les plans de mes (men)songes. Ainsi je serai vérité, réalité, rayon diffracté s’écrasant en profondeur et reflétant dans l’obscurité, la solitude de l’expérience collective.

Sentant son cœur se serrer dans sa poitrine en même temps qu’une douleur vive compressait son bras gauche, le professeur Lowski se contracta dans sa chaise, haletant et cherchant du regard ses collaborateurs. Il constata, toujours plus horrifié qu’il était sur un plateau de tournage où toute une équipe les filmait. Marc était derrière une grosse caméra en train de faire des gestes impatients en sa direction, lui signalant de continuer à jouer.

Mais aucun mot ne parvenait à sortir de sa bouche et il convulsait devant Maria, radieuse, tenant entre ses doigts son alliance disparue avec laquelle elle jouait négligemment. Elle s’assit sur le bord du bureau et se pencha doucement à son oreille pour murmurer :

« Je reprends le contrôle… MAINTENANT ! ».

FIN

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