Le Cartomancien – Partie 6

Le Cartomancien est une nouvelle découpée en plusieurs épisodes, semblable à ce qu’on appelait un « feuilleton-nouvelle ». La suite sera publiée chaque dimanche.

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La présente nouvelle est soumise au droit d’auteur et ne peut être utilisée sans autorisation. Elle est disponible gratuitement sur ce site. Merci de me contacter pour tout renseignement.

Temps de lecture estimé : 10-15 minutes

PARTIE VI

Elle avait l’impression de surnager dans un rêve, celui de quelqu’un d’autre, dans lequel elle jouait un rôle secondaire, exclue de la trame narrative, dans les coulisses du subconscient d’un anonyme qui lui refusait l’accès à la scène principale. Elle faisait partie du décor, en figuration, coupée au montage.

Sans s’en apercevoir elle s’assoupit et se réveilla sur un banc, devant les marches maintenant vides mais toujours parfaitement éclairées. Les festivaliers quant à eux étaient parvenus à maintenir leur position, enfermés à l’intérieur du bâtiment, les portes fermement scellées de l’intérieur avec des barrières et des planches de bois. Une immense banderole flottait au-dessus, masquant l’affiche du festival. Il y avait de peint en grosses lettres rouges : « Rendez-nous le cinéma ». Les journalistes et les CRS campaient devant, attendant le moindre signal, la moindre annonce, le moindre mouvement. Un char d’assaut avait apparemment été mobilisé, menaçant de son canon l’édifice branlant qui servait de remparts.

On pria très poliment Maria de se déplacer car une autre montée des marches était prévue pour la séance de minuit, il fallait donc évacuer le plus tôt possible le boulevard afin de laisser circuler les voitures des stars. Il était désormais impossible de traverser, un imposant escadron se tenait là, prêt à en découdre et il fallait faire un large détour pour rejoindre la croisette déjà envahie par une masse informe de gens armés de perches à selfies.

Elle fut surprise de se voir courir à toutes jambes. Elle se voyait littéralement courir, sans en avoir la sensation, simplement spectatrice des mouvements de son corps. Le cadre s’élargissait à mesure qu’elle courait, renonçant aux détails de sa peau, au grain de la matière qui composait son visage, aux aspérités qui font des gens ce qu’ils sont, des acteurs de leur propre vie, marqués par les épreuves et le temps. « Seulement le cinéma est capable de cela », pensait-elle tout en se voyant courir. Elle n’était plus qu’une silhouette filant sous les éclairages des lampadaires de la ville. Sur le bord, la mer, calme, s’imposait un peu plus dans le cadre.

« Je veux vivre 24 fois par seconde, à la lumière mordante du soleil, plaqué sur une toile tendue ; un écran large et aussi vaste que les plans de mes songes. Ainsi je serai vérité, réalité, rayon diffracté s’écrasant en profondeur et reflétant dans lobscurité, la solitude de lexpérience collective ».

Fondu au noir. Musique. Ave Maria interprété par Maria Callas. Générique. La salle gronde. Applaudissements. La lumière se rallume, Michalowski se lève, le visage radieux sous l’enthousiasme débordant du public. Il saisit Maria par les épaules, sonnée, assise dans un fauteuil rouge, en robe de soirée, la poitrine recouverte d’une  extravagante parure. Elle touche ses cheveux comme pour reprendre contact avec le réel, avec quelque chose dont ses doigts se souviennent. Un cadreur la filme, caméra sur l’épaule, elle se découvre sur l’écran, ses réactions sont en direct, pour le public de la salle et ceux restés dehors.

« Je vous l’avais bien dit Maria que se serait un triomphe, lui souffla Michalowski, mais levez-vous bon sang, ils vous acclament ».

Soulevée par une force surnaturelle, elle se retrouva debout, décontenancée mais souriante, les larmes lui montant aux yeux, submergée par une joie inexplicable. Les flashs crépitaient, le public ne se lassait pas d’applaudir, redoublant d’effort à chaque fois que l’engouement semblait s’estomper.

« Quel dommage que Marc ne soit plus parmi nous », lui souffla une grosse dame en tailleur tout en lui pressant chaleureusement l’épaule. Sa voix couvrait péniblement la rumeur des spectateurs que plus rien ne semblait contenir. Ils réagissaient en fait à une petite phrase qui était venue s’inscrire sur la toile : « à Marc ».

« Bravo ! » hurlait un homme penché sur le balcon au dessus de l’équipe du film, il répétait cela à tue-tête en tapant le plus fort possible dans ses mains. « On vous aime Maria », déclama-t-il sous l’approbation générale. « Ça sent bon le prix d’interprétation » dit quelqu’un dans son entourage. C’était une voix d’homme, mais Maria fut incapable de savoir d’où elle venait. Michalowski agitait les mains tout en riant aux éclats, profitant de cet instant comme s’il eut s’agit de l’apogée de sa carrière.

« C’est pour ce genre de choses que l’on est vivant » dit-il à Maria l’air complice tout en continuant de remercier tout le monde, serrant les mains qu’on lui tendait avec ferveur.

« Il paraîtrait que la foule s’est battue dehors pour pouvoir assister au film » lui dit un homme d’une quarantaine d’année, vêtu comme tous les messieurs d’un costume noir, d’une chemise blanche et d’un nœud papillon, mais cette tenue semblait lui aller mieux qu’aux autre. Du sur mesure certainement. Il émanait de lui une beauté captivante, qui subjugua Maria.

« Qui êtes-vous ? » demanda-t-elle du bout des lèvres. L’homme lui sourit, creusant des petites fossettes sur ses joues. De ses yeux d’un noir intense, légèrement humides, exaltait un bonheur indicible. Un bonheur ou une angoisse ? Impossible à dire. « Je me souviens, je crois », pensa Maria. Elle se souvenait d’un poème que cet homme précisément lui avait écrit.

« Reine ton grand château brûle. Par-delà les flammes qui caressent ton visage, je vois des larmes rouler sur tes joues empourprées. Tu gouvernes désormais sur la cendre virevoltante et la sécheresse singulière de tes espoirs brisés. La grandeur qui jadis tenveloppait de ses songes, a fui lhorizon et ne reviendra plus. Debout dans les décombres, le vent sèche ta peau moite et emporte la poussière qui glisse sur tes cheveux. Le désert s’ouvre à toi comme un nouveau royaume et tu irrigues les plaines à mesure que tu pleures. Entre les murs sans fin, barricades de ton âme, tu te souviens de lor qui excitait tes doigts, des mets affriolants qui ravissaient ta bouche, de la chaleur lénifiante du confort intérieur et tu souffres désormais comme un chien sans son maître. Mais regarde derrière les gravas amoncelés, là où s’ouvrent les chemins tortueux de limprévisible, regarde bien, car cest là que tu vas, nue et sans guide, délestée de tous les protocoles, offerte au monde comme une promesse dans la nuit Une promesse que le jour saura tenir pour réchauffer ton cœur. Plus rien ne tappartient, ni chevaux ni esclaves, ni destin tout tracé, plus de guerres à gagner, de complots à mener, te voilà livrée à la beauté éclatante de lincertitude. Tes pieds nus connaîtront la terre ferme, loin de ta tour nébuleuse où le monde semble si petit et tu découvriras bien vite que cest peut-être au-dessus du gouffre du plus rien que tout devient possible ».

Marc ! Il s’en était allé. Son visage dans la foule avait laissé place au vide, une porte de sortie vers laquelle elle fut emportée. Le temps de se souvenir et son image s’était dérobée à sa mémoire. « Est-ce que je rêve ? ».

Alors qu’elle essayait vainement de se concentrer, ne sachant plus si elle imaginait ou se souvenait de ce qui défilait devant ses yeux, le décor s’était changé en une soirée animée au bord d’une plage. Il faisait nuit, la fête battait son plein, le champagne coulait dans les flûtes, elle en tenait elle-même une dans ses mains et la buvait à petites gorgées.

« Le film est-il terminé Michalowski ?

Le film, quel film Maria ? De quel film parlez-vous ?

Le film, celui dans lequel je jouais tout à l’heure.

Ah ah ah, s’esclaffait-t-il en renversant du champagne autour de lui, nous en reparlerons demain Maria. C’est une idée de vous faire jouer dans mon prochain film. Vous avez une certaine grâce, une fragilité que l’on ne soupçonne pas mais aussi une force inaltérable. Cette aura…

Êtes vous encore en train de me tirer les cartes ?

Il eut un mouvement de recul.

Peut-être.

Comment faîtes-vous cela ?

Je ne fais rien moi, ce n’est que vous Maria.

Où suis-je en ce moment ?

Au festival du film psychédélique. Ceci est la soirée de mon film. Vous voyez tous ces gens, ils ont été scrupuleusement sélectionnés en fonction de la couleur de leur badge. Il existe douze couleurs différentes, chacune ayant un camaïeux se déclinant en dix sous-catégories. Il existe aussi des pastilles, rouges, jaunes, bleues, oranges, vertes et roses, ceci permet de différencier les positions hiérarchiques en fonction des domaines de prédilection des individus. Il est important de le savoir, sinon ce festival deviendrait très vite un bazar sans nom. Vous imaginez, des badges bleus assis aux mêmes rangs que des badges roses ? Ceci est tout bonnement impensable.

Il la quitta sans dire un mot de plus et alla se mêler aux danseurs en se dandinant avec un panache qu’il aurait été difficile de soupçonner pour un homme de son âge. « Il est sous cocaïne », dit une femme. Maria crut la reconnaître mais fut bien incapable de mettre un nom sur cette magnifique jeune femme qui lui faisait face. Elle n’avait pas plus de vingt ans mais elle semblait avoir vécu une éternité, cela se voyait dans son regard. « Je le sais puisque c’est moi qui lui ai vendu ». Elle avait une longue chevelure auburn, épaisse et lisse, la peau noire comme la nuit et d’incroyables yeux verts pailletés d’or. Le bruit semblait s’être dissipé en sa présence. « Est-ce une actrice ou… ? »

« Non je ne suis pas une actrice.

Comment pouvez-vous lire dans mes pensées ?

C’est une chose que je fais, voilà tout.

Qui êtes-vous ?

Je suis ce que vous voulez que je soi.

Marc ?

Je peux être Marc.

Êtes vous Marc ?

Je suis ressuscité. Je suis Marc, si c’est ainsi que vous souhaitez m’appeler.

Suis-je dans un rêve ?

Pas vraiment. C’est difficile à expliquer Maria mais c’est quelque chose que je ne peux pas vous dire, c’est quelque chose que vous devriez découvrir par vous-même.

Pourquoi ?

Car si je vous le disais vous ne le croiriez pas et sans y croire, vous erreriez ici indéfiniment, parmi les faux-semblants, les illusions et les âmes en perdition.

Je suis au purgatoire ? ».

La jeune femme sourit, elle semblait encore plus belle, sa bouche était magnétique, Maria se surprit à vouloir l’embrasser à pleine bouche.

Non, finit-elle par lui dire. Ce n’est pas vraiment ça. Oubliez les représentations réductrices que vous avez de ce monde. Tout est bien plus complexe que cela. Tout est aussi bien plus simple. Il s’agit de poésie.

De poésie. D’accord.

Suivez-moi maintenant ».

La femme se retourna, prit doucement la main de Maria et l’emmena à travers la foule, glissant entre les gens sans les toucher, ils semblaient déjà ne plus être ici tout en continuant d’assister à la fête. C’était une sensation étrange. La femme commençait à prendre les traits d’un homme, en smoking, élégant, captivant, les cheveux noirs ébouriffés. Elle le reconnut à son odeur, c’était Marc.

Elle ferma les yeux et se laissa porter. Elle flottait dans la nuit, la brise caressait sa peau, effleurait sa nuque, pour la première fois depuis son arrivée, elle se sentait légère. La voix de Marc lui murmurait des choses indicibles, des secrets qu’eux seuls connaissaient, cela la rassurait. Elle tournait maintenant sur elle-même, rapidement et avec insouciance.

Alors dans cette danse irréelle, il y eut comme un glissement des corps, un entremêlement des âmes et toutes les conditions furent enfin réunies. Marc et Maria se perdirent ensemble dans la nuit, plongeant leur langue, dans les creux et les bosses, à la lisière humide de leur désir.

Leurs voix ondulèrent dans la pénombre, les cous se gonflèrent au rythme des spasmes, les seins se tendirent comme la houle, les mains se crispèrent sur les siennes, la bouche vint toucher la cime tendre de ses cuisses, ses pieds nues se croisèrent sur son dos.

La fenêtre est grande ouverte, les bruits de la ville s’accordent dans un même mouvement, ils tremblent comme la note hiératique d’un piano, la torpeur l’emporte dans les sphères lointaines, les corps sont rendus tout entier à la contemplation.

« Ceci est un souvenir bien réel » se dit Maria. « J’ai vécu cet instant, pourquoi suis-je en train de le vivre à nouveau? Dans ce présent étrange, cette réalité étrange, ce sentiment étrange qui semblent être autre chose de plus grand. Faire l’amour avec Marc, pour la première fois je l’ai déjà fait, j’en suis certaine, je peux m’en souvenir mais, ce moment précis, ce premier orgasme, la fenêtre ouverte après une nuit blanche à danser, c’est un instant vécu et je viens de le revivre  en suivant cette femme ».

« Docteur, je crois qu’elle se réveille ».

Partie 7.

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