La Cartomancien – Partie 5

Le Cartomancien est une nouvelle découpée en plusieurs épisodes, semblable à ce qu’on appelait un « feuilleton-nouvelle ». La suite sera publiée chaque dimanche.

Lire la partie 1.

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Lire la partie 3.

Lire la partie 4.

La présente nouvelle est soumise au droit d’auteur et ne peut être utilisée sans autorisation. Elle est disponible gratuitement sur ce site. Merci de me contacter pour tout renseignement.

Temps de lecture estimé : 10-15 minutes

PARTIE V

« Bonjour et bienvenu au festival international du film psychédélique » lui dit une jeune hôtesse dont le visage était caché derrière un immense écran d’ordinateur. Elle était revenue dans la grande salle des accréditations…

Maria reprit ses esprits. Tout autour d’elle scintillait et le rouge des tapis s’en trouvait adouci. Des gens marchaient dans des directions aléatoires. Les peaux étaient lisses, brillantes, fardées, sans aspérités. Des peaux mortes, sans réminiscences qui font la singularité d’un visage, la mémoire d’un corps.

« Pas évident de se repérer, poursuivit la jeune femme toujours masquée derrière son énorme écran d’ordinateur, êtes-vous passée par les cabines de projection ?

Oui voilà, rétorqua Maria qui essayait de se souvenir du chemin parcouru pour arriver jusqu’ici. En se retournant, elle s’aperçut pourtant que l’entrée par laquelle elle était arrivée se trouvait seulement à quelques mètres d’elle.

Alors, vous êtes accréditée comme distributeur indépendant européen, c’est bien cela ?

Euh… Non, absolument pas, je suis conviée par Monsieur Michalowski pour…

Pas de problème, de toute façon cela n’a pas grande importance. Nos systèmes sont tout à fait capables de vous retrouver dans nos bases de données. Pourriez-vous me donner vos noms et prénoms s’il vous plaît ?

— Maria

— Vous n’avez pas de nom de famille ?

— Je ne m’en souviens plus ».

Toujours avec le même enthousiasme, l’hôtesse d’accueil tapota sur son clavier avec une certaine frénésie. La recherche s’éternisa. La femme sans visage ne disait plus rien.

« Est-ce qu’il y a un problème ?

Et bien… fit la jeune femme après quelques secondes de silence entrecoupées de gargarismes inconvenants, je ne vous trouve pas dans le logiciel. Comment s’écrit votre nom ?

M A R I A

Pas de H ?

De H ? Non.

M A R I A c’est bien ça ?

Voilà, Maria, comme ça se prononce.

Gérald ?

Maria. Maria c’est comme Marie, mais avec un A à la place du E.

Hum… fit-elle la tête plongée dans son écran. Non désolée je ne vois pas de Gérald.

Maria.

Ni de Marie-Maria, je suis désolée.

Maria, rien d’autre bon sang !

J’ai aussi vérifié, il n’y a rien. Auriez-vous le mail confirmant votre accréditation ?

Non je ne l’ai pas puisque je suis invitée.

Il est pourtant expressément demandé de l’avoir toujours avec soi lors de l’enregistrement. Il y a un numéro d’authentification spécifique qui permet de retrouver automatiquement vos identifiants dans le système.

Impressionnant, ironisa Maria prise par de nouvelles bouffées de chaleur. Écoutez, je suis avec Monsieur Michalowski, je suis euh… son attachée de presse, il m’ a dit que tout était convenu. Il s’est occupé de tout.

D’accord je comprends maintenant. Ce n’est pas du tout ici que nous effectuons les accréditations pour les attachées de presse. Ici nous sommes au bureau des professionnels de la presse écrite. En face vous voyez, il s’agit de la presse numérique et là juste derrière vous, avec mon collègue, les photographes, caméramans, journalistes de la presse radio.

Où dois-je me rendre dans ce cas ?

Je ne sais pas vraiment, cela n’est pas marqué dans mon logiciel mais je peux vous dire que vous n’êtes pas dans le système ».

Maria sentit à nouveau monter l’angoisse en elle. Elle était livide, les joues piquetées par la colère qui la tenait consciente.

« Madame ! insista l’hôtesse beaucoup moins aimable, Madame, votre pièce d’identité.

Une pièce de ? Ah bien entendu, répondit faiblement Maria ».

Alors qu’elle eut le réflexe de plonger la main dans son sac, le malaise lui prit plus intensément à la gorge quand elle se rappela ne pas l’avoir en sa possession. Comment avait-elle pu laisser son portefeuille, son sac et ses papiers à Paris, chez un illustre inconnu et sans s’en rendre compte plus tôt. Comment avait-elle fait pour prendre le train et réserver son billet ? De cela, elle n’en gardait pas le moindre souvenir.

L’hôtesse qui avait maintenant dévoilé un visage trop maquillé, luisant grassement sous la lampe, la toisait dans une posture de courtoisie protocolaire. Soudainement, la chaleur se fit encore plus pesante, presque poisseuse. Maria fut surprise de trouver son front trempé lorsqu’elle passa la main dessus. Elle fit alors demi-tour, sans prendre congé et refit surface par l’escalier d’entrée. Elle dut passer un contrôle de sécurité plutôt exhaustif, très certainement encore plus rigoureux que dans un aéroport .

Une fois la fouille passée, elle se retrouva à nouveau sur le trottoir, sans accréditation. Le ciel était toujours uniforme, semblable à un monochrome, éclatant, éblouissant, un ciel de jugement dernier. Il pleuvait certainement dans un autre monde. Elle pouvait presque entendre la pluie tapoter sur le carreau.

Maria marchait très péniblement sous ce soleil harassant. Le paysage passait furtivement derrière elle, avec une lenteur déconcertante. Une foule déferlait, des voitures vrombissaient, un nombre inutile de barrières et de déviations lui entrecoupaient la route mais elle n’en tenait pas compte.

Elle n’aurait su dire où elle allait mais il lui sembla remonter la croisette à un rythme soutenu, en prenant l’exacte direction opposée de la gare.

De son point de vue, les massifs menaçants lui semblaient désormais beaucoup plus lointains, moins envahissants dans le décor, comme enfouis sagement sous l’horizon, tapis derrière la ligne sans vagues tracée par la mer. Elle prit cette direction pendant un bon moment, une demi-heure ou une heure ? Elle fixait seulement ses pieds qui traînaient sur le sol.

Elle buta sur une marche. En levant la tête elle vit qu’elle se trouvait devant la gare. Désemparée, elle tourna deux fois sur elle-même, prise d’un étourdissement soudain puis ses yeux s’embuèrent de taches rouges éparses qui se diluèrent dans une brume noire et opaque, amenant une fraîcheur bienvenue sur sa nuque trempée.

De part et d’autre, les flashs crépitaient sur le tapis rouge et elle se trouvait en tenue de soirée, poussée par une foule surexcitée. Les membres de la sécurité tentaient tant bien que mal de contenir toutes ces silhouettes endimanchées qui saisissaient avec ostentation leurs précieuses invitations. Certains criaient au scandale quand d’autres doublaient sans aucun scrupule en se faufilant sous les banderoles de sécurité. Le soleil se couchait dans le trouble et l’agitation.

« Madame, si vous n’avez pas d’invitation il ne faut pas rester ici », lui indiqua sèchement un policier complètement dépassé par les événements qui moulinait des bras tout en entrecoupant ses injonctions de brefs coups de sifflet.

Maria passa les mains sur sa robe pour chercher une place qu’elle savait ne pas avoir. Elle fut au même moment rejetée en dehors de la file comprimée par les corps. Emportée par la foule. Les accès se fermèrent juste après ce spasme qui éjecta une bonne vingtaine de personnes.

L’équipe du film montait désormais les marches, il était maintenant impossible de pénétrer sur le tapis rouge. Les recalés sifflèrent, poussèrent, insultèrent l’organisation pendant que la police cette fois venait se mêler plus abruptement à la contestation.

Se mettant un peu à l’écart des turpitudes festivalières, Maria eut tout le loisir d’observer le tapis et ses marches vermeilles pailletées d’or. Au centre de ce curieux rituel, un vieil homme aux cheveux blancs s’adonnait péniblement à l’ascension protocolaire tout en saluant avec de petits gestes fébriles, les photographes et les journalistes.

Michalowski ! Maria n’en crut pas ses yeux. Elle tenta alors d’attirer son attention en hurlant son nom mais les photographes et les badauds l’imitèrent en même temps si bien que sa voix se perdit dans le bruit.

Pendant ce temps là, en bas des marches et de chaque côté où les accès étaient fermés, la foule en colère devenait incontrôlable. Trois régiments de CRS s’étaient mis en formation offensive, frappant en rythme sur leurs boucliers à l’aide de leurs matraques afin d’intimider les fortes têtes qui se munissaient de barrières, de poubelles en plastique ou encore de leurs propres chaussures en guise de projectiles. Certains hurlaient des slogans inaudibles dans des mégaphones saturés d’injures tout en s’organisant pour allumer un feu à l’aide de déchets, de chemises et de cartons d’invitation amassés en piles.

La cérémonie sur les marches se déroulait sans encombrement, les hommes en costume aux cheveux grisonnant saluaient dans le vide, d’élégantes femmes en robes de grands couturiers posaient une main sur leur hanche devant un parterre de photographes surexcités, le tout sur un air de valse mièvre vaguement remixé par un éphèbe en bras de chemise. Michalowski saluait toujours abondamment et tout sourire. Une voix-off couvrait à peine la cacophonie en lisant négligemment la biographie des célébrités qui arrivaient au compte-goutte.

Un homme, plus jeune, un peu serré dans son costume, des cheveux noirs en bataille, se glissa parmi les photographes, sortant de nulle part pour rejoindre le vieil homme et le serrer dans ses bras. Comme il se tournait en permanence, empoignant amicalement tous les gens qui tombaient sous ses mains, Maria plissa les yeux afin de mettre un visage sur cette allure familière qui se dérobait à sa mémoire.

Mais la larme qui roulait doucement sur sa joue ne s’y trompait pas. Elle en fut subitement convaincue, c’était Marc, extatique, découpant le décor des artifices blêmes, tranchant la lumière des spots à chaque mouvement rugueux et franc qu’il adressait à l’agora, pénétrant l’air comme une lame dans le cœur de celle qui tremblait en le regardant. Point de visage anguleux aux traits saillants ni de regard perçant dont la nuit se repaît, seulement un corps au loin qui la faisait frémir, un corps qu’elle avait senti, touché, aimé, cela lui suffisait pour traduire ce spectacle lointain en une certitude de l’âme.

D’après la voix-off lancinante qui conforta Maria, Marc était le comédien incarnant le premier rôle du dernier film de Michalowski en compétition officielle cette année.

En contrebas, les festivaliers décollaient les plaques d’égout dans la perspective d’assommer les forces de l’ordre. Quelques jets de bombes lacrymogènes fusèrent sous la lune rousse qui éclairait cette scène irréelle. Des tirs au flashball résonnèrent, des tasers immobilisèrent et les médias relayèrent, focalisant principalement leur intention sur un groupe en train d’installer des barricades au niveau de l’entrée du bureau des accréditations.

« Toi ou la fin du monde mon amour ».

Maria attendait, elle avait tout loisir de voir la montée des marches et l’émeute en même temps. Chaque tableau étant séparé par une horde de policiers suréquipés qui rendaient des coups sans en avoir reçu. Un malheureux journaliste qui passait par-là pour filmer les échauffourées fut engloutit dans la meute, écrasé entre les cuirasses, piétiné, cogné et éjecté quelques minutes plus loin, inconscient sur le bord de la chaussée. Les pompiers qui étaient arrivés en renfort pour éteindre les feux et disperser la foule à l’aide de jets, recevaient autant de soufflets de la part des forces de l’ordre. Sur la gauche, à quelques pas de la bataille qui faisait rage, une obscure star de pop rock donnait une interview à la presse étrangère tout en signant des autographes.

Maria décida d’attendre, hors d’atteinte de Marc et de la foule. Après le film elle pourrait rejoindre Michalowski et lui demander des explications. Sa tristesse s’était muée en colère, tout cela n’avait aucun sens. Marc ressuscité et personne pour s’en étonner. Cette vieille canaille de Michalowski ne se préoccupait de rien, donnant des accolades à qui en demandait. Elle bouillonnait de rage.

Elle avait l’impression de surnager dans un rêve, celui de quelqu’un d’autre, dans lequel elle jouait un rôle secondaire, exclue de la trame narrative, dans les coulisses du subconscient d’un anonyme qui lui refusait l’accès à la scène principale. Elle faisait partie du décor, en figuration, coupée au montage.

Partie 6.

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