Le Cartomancien – Partie 3

Le Cartomancien est une nouvelle découpée en plusieurs épisodes, semblable à ce qu’on appelait un « feuilleton-nouvelle ». La suite sera publiée chaque dimanche.

Lire la partie 1.

Lire la partie 2.

La présente nouvelle est soumise au droit d’auteur et ne peut être utilisée sans autorisation. Elle est disponible gratuitement sur ce site. Merci de me contacter pour tout renseignement.

Temps de lecture estimé : 10 minutes

PARTIE III

 

Le visage de Maria se crispa un peu plus, elle sortit de son sac à main des lingettes pour nettoyer la cendre froide qu’elle avait sur les mains. Elle faisait de petits gestes nerveux et compulsifs. Elle ne semblait pas vraiment avoir pris en considération les dernières paroles de son interlocuteur et se contenta d’acquiescer.

Michalowski en profita pour épousseter les cartes et les ranger soigneusement dans leur boîte. L’horloge indiquait que minuit était passé de douze minutes, il faisait un peu plus sombre dans l’appartement mais il y avait toujours cette lumière envoûtante qui pesait comme un décor sur les épaules des deux silhouettes.

Maria se disait qu’il s’agissait d’une déformation professionnelle, d’une tendance qu’on les critiques de films à voir du cinéma partout dans le réel, à considérer les choses comme une mise en scène du hasard, avec sa lumière, son décor et ses scènes qui se jouent en permanence…

Pour autant, l’agencement de la pièce était particulièrement intéressante. Elle avait été pensée comme telle, cela ne faisait aucun doute et elle reflétait la personnalité de Michalowski. On s’y sentait comme doucement happé, étrangement en confiance. Cette pièce semblait protéger ses occupants de l’extérieur, elle était comme une capsule mitoyenne du réel.

Jamais Maria n’aurait pensé s’insurger comme elle l’avait fait tout à l’heure. Elle était calme et introspective, elle donnait toujours son avis de façon concise, sans être irrévérencieuse. Quand quelque chose la contrariait, elle restait patiente et attentive, donnait son verdict et prenait congé.

Voilà peut-être des heures ou des jours qu’elle était ici, elle ne savait plus pourquoi elle était restée si longtemps. Elle ne savait pas non plus pourquoi en refusant d’être prise au piège par le cartomancien, elle lui avait finalement révélé bien plus.

Tout cela était curieux et il lui semblait que le contexte y était pour quelque chose. Rien de magique ou d’ésotérique non, simplement la prégnance du lieu sur son humeur. Elle sentait qu’ici il pourrait s’échapper quelque chose qu’elle retenait en elle depuis trop longtemps. Une révélation. C’est aussi pour cela qu’elle faisait preuve d’autant de méfiance et d’ironie, mais sa retenue se confrontait à un désir intérieur de repartir d’ici plus légère qu’à son arrivée.

Bizarrement, elle était persuadée d’avoir déjà pénétré en ces lieux. Ce visage émacié, ridé, aux longs doigts juvéniles, cette barbe blanche taillée avec précision, ces cheveux broussailleux qui tombaient sur ce front plissé par le tourment, ce bureau fictif, à la lumière frelatée, toute cette mise en scène absurde… le goût du thé, le pli des cartes, la voix du vieil homme, l’odeur inexplicable de désinfectants, le bruit régulier des appareils, ces discours qu’elle n’entendait plus… 

Elle fronça légèrement les sourcils, faisait un effort surhumain pour se rappeler du visage de Marc. Elle n’y arrivait pas. Elle aurait pu décrire précisément des moments de leur vie commune, des disputes, des joies… Elle revoyait des gestes, pouvait se représenter le son de sa voix, mais son visage… Impossible de se le représenter précisément…

« Maria, écoutez-moi s’il vous plaît. Je comprends votre attitude, je sais que le tarot est pour vous une sorte d’exutoire pour les âmes errantes. C’est aussi pour ça que j’ai été surpris en tirant votre nom parmi la liste des inscriptions. Je procède toujours ainsi. Je récupère toutes les semaines un tableau avec les derniers noms, je l’imprime sans le regarder au préalable, je dispose les feuilles dans un ordre aléatoire, puis je pointe quatre lignes au hasard. Je relève les identités et les adresses e-mails, je cale les séances dans mon agenda, selon mes disponibilités, puis je contacte les heureux vainqueurs de la loterie.

Lorsque j’ai su que j’allais vous recevoir, j’ai longuement hésité, mais j’utilise cette méthode depuis de nombreuses années et il me semble que c’est la plus impartiale de toutes.

De mémoire il y avait plus de trois mille noms, comment aurais-je pu voir le votre ? Je ne peux pas vous en donner la preuve, je n’ai que mes mots pour convaincre et de la part d’un tarologue cela doit forcément vous paraître suspicieux, mais encore une fois je ne vous retiens pas.

Vous n’étiez pas forcée de vous inscrire, vous n’étiez pas forcée de venir en sachant pertinemment que je connaissais Marc et qu’il était probable que je vous connaisse. Si piège il y avait eu, c’est en connaissance de cause que vous vous y seriez laissée prendre.

En partant du principe que je tente désespérément de vous soutirer une information, deux solutions s’offrent à vous. Soit vous allez vous coucher en me laissant à mes exubérances, soit vous restez et le cas échéant, vous êtes la seule à savoir pourquoi ».

Maria se concentra à nouveau sur le moment présent. Elle n’était toujours pas convaincue mais elle sentait un besoin irrépressible de parler. Peut-être avait elle espéré qu’on la piège, elle qui maintenait un contrôle absolu sur tout. Du moins s’il avait fallu être piégée, elle pensait que c’était le bon endroit et le bon moment pour ne pas émettre la moindre résistance.

Il avait rangé ses cartes comme on range une arme pour montrer patte blanche. Elle était venue, comme n’importe qui venait ici, pour se faire tirer le tarot. Il n’y avait eu pour l’instant aucune réelle lecture, il semblait même que Michalowski se soit résigné à faire usage de ses compétences.

Qu’avait-il à gagner ce vieil excentrique ? Faisait-il cela par pure sympathie ? En savait-il plus qu’il ne voulait bien le faire croire ?

Peut-être cela était-il vrai finalement. Maria vit dans le regard pétillant de Michalowski ce « feu intérieur » dont elle avait entendu parler et qui lui procurait une sensation de confiance. Le terme était galvaudé, quelque peu dérisoire mais c’était celui qui convenait le mieux.

Michalowski ne faisait pas réellement preuve d’altruisme pensa Maria. Il retournait simplement les faits à son avantage et les renvoyait aux autres comme des choses qu’ils avaient en commun. Il modelait la réalité des autres à son image et les autres finissaient par avoir envie de se confier un peu plus.

En altérant certaines banalités pour en faire des choses positives et compréhensibles, chose qu’il faisait certainement à travers les cartes, il s’octroyait une sorte de légitimité. Dans une autre époque, peut-être eut-il était un prêtre hétéroclite dans son confessionnal, prêchant la bonne parole de dieu à travers laquelle il ne faisait en fait référence qu’à sa propre vision du monde, édifiée selon ses expériences.

Mais que risquait Maria ? Elle était assez maligne pour déjouer les mauvaises intentions de son interlocuteur, d’autant plus que parler était peut-être la seule solution pour exorciser l’absence de Marc.

Pour la première fois depuis un an, quelque chose s’était libéré en elle, une colère, un tremblement, la preuve qu’il existait encore en elle cette chose  sublime qui anime les vivants.

« En m’inscrivant sur votre site je l’avoue, j’ai eu deux motivations principales. En trouvant le journal de Marc, journal dont je n’avais jamais eu connaissance, j’ai été surprise de découvrir une nouvelle facette de mon mari.

Je savais qu’il écrivait un peu puisque nous tenions ensemble la ligne éditoriale de notre revue. Jamais cependant je ne l’avais vu prendre un stylo et s’essayer à un exercice disons plus littéraire, plus poétique…

Il y a certains textes qui sont d’une rare beauté et qui semblent tous être liés à un bouleversement dans sa vie. Tout est daté et en même temps tout semble ne pas avoir de logique temporelle. On dirait qu’il couche dans ce cahier de petites photographies, des sensations, qui n’ont de sens que pour lui-même. Le style qu’il utilise fait plutôt penser à des souvenirs diffus, qui s’évaporent et qu’il tente de figer malgré lui en écrivant ces lignes éparses. Ce qui est drôle également, c’est qu’il imite mon écriture, du moins je trouve des traits et des boucles comparables à ma façon de former les lettres. Je suis une gauchère contrariée et je remarque facilement cela.

Pourquoi copier mon écriture pour écrire ces textes ? Peut-être avait-il honte que quelqu’un puisse tomber dessus et y déceler la moindre faiblesse. Peut-être s’agit-il encore d’un message crypté qui m’est destiné… Peut-être encore souhaitait-il m’avertir de quelque chose de grave,  en lien avec sa disparition…

On dirait que ces blocs de texte convergent inexorablement vers son départ, qu’ils sont comme les dalles d’un chemin qu’il appose vers sa dissolution. Je ne parviens pas vraiment à déchiffrer ces textes mais Marc parle à plusieurs reprises de vous, du moins je pense qu’il s’agit de vous. « Le Doc », comme il vous surnomme.

Plus tôt, lorsque je me suis mise en colère contre vous, il y avait, je dois bien l’avouer, deux raisons à cela. Tout d’abord j’ai pensé que vous aviez choisis sciemment mon nom pour avoir le privilège d’être lié un peu plus solidement à cette histoire morbide qui attire tellement les gens distingués. Ensuite, il y a eu l’évocation de votre présence dans la vie de Marc. Vous m’avez menti sur au moins un point et moi aussi.

Je sais que vous en savez plus que vous ne le dîtes et je ne pense pas que vous connaissiez l’existence de ce journal. Pourquoi ne pas vous avoir directement contacté ? C’est bien simple, je n’avais pas envie de dévoiler mes intentions à quelqu’un que je suspectais et que je suspecte toujours, d’être impliqué dans la mise en scène de cette disparition.

Il y avait aussi certainement une peur d’oser franchir le cap, d’avoir enfin des réponses, un éclairage sur quelque chose que j’essaye d’enfouir.

Et puis toutes ces légendes urbaines, tous ces petits intellos qui spéculent sur  » les morts  » de Marc, cela m’exaspère, certains m’ont longuement harcelé pour avoir des réponses, pensant que je l’avais accompagné dans sa démarche, comme pour élaborer une sorte d’euthanasie artistique, par amour. Stupide.

J’avais bien quelque chose d’autre en tête, je peux vous le dire maintenant puisque nous sommes à l’heure des confidences. Je me suis dis qu’en m’inscrivant sur votre site, il y avait très peu de chances pour que je sois sélectionnée.

Vous me disiez tout à l’heure avoir environ cinq cent demandes par jour et faire le tri une fois par semaine. Si je fais un rapide calcul, il y avait quatre chances sur trois mille cinq cent pour que je me retrouve en face de vous, à me faire tirer les cartes. C’est peu. Je n’avais pas ces chiffres en tête en faisant la démarche de m’inscrire, mais je me suis dit et je pense avoir eu là une bonne intuition que si vous me contactiez, alors mes doutes quant à votre implication se confirmeraient.

Je n’ai aucune dent contre le tarot, je n’y prête simplement aucun intérêt, si ce n’est pour sa teneur esthétique, l’engouement qu’ils suscite depuis si longtemps et la valeur que les gens lui accordent encore aujourd’hui.

Ce n’est pas du snobisme, je porte un réel intérêt aux constructions sociales qui émanent des Hommes et de leur interactions au sein de formes flottantes, invisibles, indépendantes, qui ont une emprise sur le corps social et que les individus sculptent en retour sans s’en rendre compte.

Je veux simplement vous faire comprendre que je n’ai rien contre vous et vos cartes, simplement je crois que vous vous moquez de moi, que vous vous doutez de mon plan et que vous essayez de garder la face en jouant ce rôle avec moi.

Si vous êtes garant de ce secret, peut-être ne souhaitez vous le dévoiler, par peur de trahir une promesse, mais peut-être aussi que vous êtes curieux ou encore peut-être sommes nous les deux pièces complémentaires pour résoudre ce problème.

Marc était assez tordu pour faire ce genre de choses cependant, je ne pense pas qu’il s’agisse d’un plan. Il lui est arrivé quelque chose de suffisamment terrible pour le faire dévier de toutes ses certitudes.

Marc était un invincible, les coups bas le rendaient plus fort, les critiques négatives le persuadaient de foncer tête baissée et de ne pas dévier de son objectif. Les textes de ce carnet dénoncent une certaine détresse, il a été aspiré par je ne sais quelle force obscure et vous Monsieur, vous savez quelque chose, vous avez un indice et vous devez maintenant tomber le masque, être parfaitement honnête envers la femme de votre ami ».

Maria avait pris sa main dans la sienne et le regardait pour la première fois avec un sentiment de profonde lassitude. Pour réellement oublier Marc, il fallait comprendre. Pour la première fois elle avait réussi à l’admettre, après avoir contredit à de très nombreuses reprises, la possibilité de sa mort.

« Suivez-moi » lui dit-il doucement après un long soupir. Il se leva et entrouvrit une petite porte cachée derrière une étagère d’où semblait provenir la lumière ocre qui inondait tout l’appartement…

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