Le Cartomancien – Partie 2

Le Cartomancien est une nouvelle découpée en plusieurs épisodes, semblable à ce qu’on appelait un « feuilleton-nouvelle ». La suite sera publiée chaque dimanche.

Lire la partie 1.

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Temps de lecture estimé : 10 minutes

Partie II

S’étalaient désormais sur la table dix-neuf cartes face cachée en bataille. Le calme était revenu dans la pièce, on ne riait plus et la bouteille de saké avait été libérée de son contenu.

Juste au-dessus, trois arcanes majeurs apparaissaient sous les yeux de Maria dans cet ordre, de gauche à droite : l’impératrice, le diable, l’amoureux. Les différentes postures que les personnages tenaient, leurs gestes, leurs regards indifférents n’étaient pas très significatifs.

Peut-être le diable évoquait-il quelque chose de dérangeant, mais cela était dû à l’imagerie démoniaque que suscitait une pareille figure.

Sans demander la permission, Maria alluma une cigarette. Le vieux Michalowski crachotait par le coin de la bouche une fumée épaisse qu’il tirait d’un petit cigare très odorant. Il semblait quant à lui, saisir pleinement la signification de ce tirage.

Il demanda quelle question Maria souhaitait poser, mais celle-ci lui répondit qu’elle ne pensait à rien. Michalowski sourit doucement puis dit que ce n’était pas grave, que les questions seraient posées par les cartes elles-mêmes. Il caressait machinalement son front plissé, de ses longs doigts étrangement juvéniles.

« Au centre de votre vie, il y a comme un attachement dont vous ne savez vous défaire. Un lien puissant qui vous rattache à une passion destructrice. Elle est destructrice car impossible. Il s’agit d’un rêve éveillé qui ne peut être partagé, une erreur d’appréciation, une voie sans issue. Cette prison vous ne souhaitez pas la quitter car l’extérieur ne semble pas porter d’intérêt, vous n’êtes pas prête à couper les chaînes, vous êtes encore endeuillée, attachée à une réalité alternative qui vous empêche d’avancer dans l’espace commun où les êtres se croisent et se rencontrent.

L’amour est en quelque sorte la redéfinition du réel à travers le regard conjugué des amants liés par la passion. Vous êtes toujours dans cette réalité mais sans l’amant. Vous persistez à voir le monde d’une façon qui oppresse la ligne de votre existence ».

Maria croisa les jambes, fit une moue contrariée, Michalowski ne prêta pas attention à sa réaction, il semblait se contenter des cartes et de leur interprétation.

« Vous êtes une femme créative, indépendante, vous avez de l’ascendance sur vos projets et une certaine influence sur ceux qui vous fréquentent. On vous prête même de l’admiration, du désir, pas de jalousie non. Vous êtes une personne qui inspire confiance, vos réussites sont perçues comme le fruit légitime de votre travail.

Cependant quelque chose bloque cette spiritualité, l’éclat de votre talent est terni par une forme d’autocensure. Il y a la dépendance active dont je vous parlais tout à l’heure que le diable représente. L’amoureux suggère une dualité affective, un choix qui vous isole et qui renforce ce canevas émotionnel. Qu’en pensez-vous ? ».

Maria se leva excédée, elle renversa le cendrier dans son mouvement et la cendre s’éparpilla sur les cartes de Michalowski qui recula d’un bond, plus surpris que réellement effrayé. C’en était trop pour elle. Il baissa la tête  en clignant rapidement des yeux puis après quelques secondes se redressa vers Maria qui le toisait de toute sa fureur.

— « Je savais bien que vous souhaitiez me voir pour parler de Marc, dit-elle d’un ton étrangement calme. On ne me parle que de lui, cette rencontre n’est pas un hasard, vous vous êtes joué de moi ! Vous êtes un imposteur, dans vos films comme dans votre vie. Je vois très clair dans votre jeu. Il est simple de faire croire que vos clients sont tirés au sort, de se renseigner sur leur passé avant leur venue pour orienter votre lecture. Vous vampirisez les gens et vous en faites des malades que vous confiez à la compassion de votre tarot. Une fois à leur chevet ils font ordonnance de vos moindres mots et le tour est joué !

Voyons Maria c’est tout bonnement ridicule rétorqua le cartomancien qui pour la première fois perdait un peu son calme et se montrait réellement contrarié. Vous n’acceptez pas de projeter dans les cartes que je vous traduis, les angoisses que vous étouffez sous le joug de votre fierté. Si c’est Marc que vous voyez là c’est qu’il y a une raison, jamais je n’ai évoqué son prénom ni votre relation. Certes j’ai connu Marc, peu de temps et j’ai appris pour sa disparition, comme tout le monde. J’ai suivi cette affaire avec un mélange de tristesse et de curiosité mais aussi avec toute la distance suffisante pour ne pas m’immiscer dans votre intimité.

Quant à ce que vous nommez mes clients, je vois difficilement comment je pourrais nouer une telle relation avec ceux qui viennent ici quand cela ne me rapporte strictement rien, du moins d’un point de vue matériel. Les gens ne paient jamais les consultations, je m’y refuse et vous le savez. Dès lors, croyiez-vous que mon passe-temps consiste à répéter aux gens ce que j’ai pu glaner sur leur compte après une enquête minutieuse pour mon seul divertissement ? C’est insensé. Mon rôle est de vous donner les significations des cartes, ensuite c’est à vous d’y projeter ce que vous souhaitez. Si vous n’y croyiez pas c’est votre droit, mais avouez que cela permet au moins de créer un dialogue, de converser. Je crois aux vertus thérapeutiques du tarot, vous pas. Très bien, restons en là. Repartez chez vous et oubliez le vieux fou que je suis, personne n’en partira fâché. Il est tard, je suis un vieil homme et je devrais déjà dormir. Partez Maria, si ces quelques heures passées ensemble vous laissent penser que je tisse patiemment ma toile pour mieux vous embobiner alors soit, l’araignée lâche sa prise et s’en va pondre ses petits mensonges ailleurs ».

Maria se sentait curieusement honteuse (ce qu’elle ne montrait pas le moins du monde), mais il subsistait en elle une grande part de doute. Depuis la disparition de Marc elle était la femme du « type étrangement disparu en plein Paris ». De son vivant, elle était la femme de l’excentrique qui exhibait son corps ici et là pour moquer l’insupportable maniérisme des mondanités.

Marc dévorait tout sur son passage, il attirait l’attention, la colère et l’admiration, il prenait tellement de place, il excellait tellement dans sa parodie de lui-même. Il jouait si subtilement sur la limite qui départageait le génie de l’absurde et surtout il faisait tout cela si spontanément qu’elle se sentait mal à l’aise d’être cette petite intellectuelle bourgeoise qui reproduisait tristement le schéma familial.

De son vivant elle s’en moquait complètement car Marc était un accident, un objet venu de nulle part qui faisait dérailler le train ronflant de la monotonie.

Il ne l’écrasait pas sous le poids de son égo ou de son ambition, il défonçait seulement une à une les portes qui lui étaient fermées quand Maria elle, se contentait timidement de frapper à la porte et de s’excuser si elle dérangeait.

Voilà qu’il débarquait dans sa vie, ergotant nonchalamment sur les trivialités de son monde, s’y faisant adouber en un rien de temps pour partir comme un prince, acclamé par la foule.

Et puis il avait disparu. Du moins il avait laissé tous les indices présumant de sa mort. Il y avait eu une cérémonie d’enterrement alors que la police cherchait encore son corps et Maria n’avait pu s’empêcher de penser qu’il s’agissait de son dernier coup de maître, du grand saut final, laissant les autres se dépêtrer avec l’absurdité de leurs petits rituels.

Du jour au lendemain Maria était devenue transparente, si on lui passait une commande, si on lui demandait une interview, il y avait fort à parier que c’était pour lui poser des questions sur Marc.

Elle s’était acharnée à faire du Kinowara une revue en ligne forte et singulière, car il s’agissait peut-être de la seule chose qu’elle pouvait mener indépendamment. Elle écrivait pour elle-même et ceux qui travaillaient sous sa direction le faisaient par passion et non parce qu’elle était la femme d’un mort-vivant.

Pourtant, tout le monde savait qu’ils avaient fondé cette revue tous les deux. Il lui restait au moins ça, cet héritage commun qu’elle cultivait seule, avec son intelligence, sa sagacité et son intuition.

Voilà pourquoi elle se montrait si suspicieuse, si véhémente et si prudente. Elle ne supportait plus que son existence soit reléguée derrière celle d’un homme dont l’absence incertaine était devenue le centre de gravité.

Elle était venue voir Michalowski pour sentir un peu de Marc, car ils partageaient ensemble cette affection pour les turbulences et l’imprévisible. Pour sentir un peu de Marc et non pour être au centre de son absence, juste pour faire le deuil discret de son mari, pas du personnage public cette fois. Elle ne voulait plus être reconnue pour ça, seulement échanger avec quelqu’un d’autre, un être humain qu’il affectionnait tant (et ils étaient peu nombreux). Comprendre encore un peu sa fascination pour ces bizarreries dont le tarot faisait partie.

Et voilà qu’on lui parlait d’une dépendance, d’un amour impossible et de deuil. Certes cela était en partie vrai mais il était aisé de le deviner quand depuis deux ans, tout Paris ne parlait que de ça, qu’elle était invitée pour être vue, questionnée, sollicitée à propos de ça, seulement de ça.

Elle n’avait pas un avis critique très favorable quant aux films de Michalowski, elle y voyait seulement un prestidigitateur qui faisait passer les choses simples pour de complexes stratagèmes .

Voilà que toute cette mise en scène lui donnait raison. Il faisait de même dans la réalité, il jouait un personnage, celui du magicien qui détourne l’attention pour réaliser son tour au nez et à la barbe d’un public conquis.

Il faisait tout cela pour s’entretenir avec celle qui potentiellement pourrait résoudre l’énigme Marc, le mystère Marc. Marc, Marc, encore et toujours, il ne s’agissait que de lui… Son absence lui était insupportable et tout le monde le lui rappelait en permanence.  Elle aurait préféré le savoir mort, pour de bon, constater son cadavre à la morgue et enfin vivre pour elle-même. 

Michalowski pourrait dire, triomphant, qu’il avait tiré les cartes à « la veuve de… », qu’il avait reçu les confidences de « la veuve de… » , qu’il s’était approché comme personne auparavant de l’intimité que partageaient Marc et sa femme, qu’il pourrait peut-être écrire un scénario dessus, ou préparer une performance sous forme d »hommage…

Il ne s’agirait que de lui, de son absence, de son œuvre. Un jour certainement il reviendrait, ressuscité d’entre les morts et le vieux Michalowski, en bon apôtre apporterait lui-même la bonne nouvelle.

« Marc est-il déjà venu se faire tirer le tarot ? demanda-t-elle presque en chuchotant et sans s’apercevoir qu’elle s’était rassise, posant les mains dans la cendre.

A plusieurs reprises oui.

Vous étiez proches ?

Vous ne parliez jamais de ces choses-là tous les deux ? Pardonnez mon indiscrétion, se précipita-t-il d’ajouter dans la hâte pour ne pas remettre de l’huile sur le feu, mais je suppose que Marc était bien plus proche de sa femme que d’un vieux cartomancien gâteux.

Si la mort de Marc vous semble être un mystère, sa vie ne l’était pas beaucoup moins, même pour moi. Nous ne nous rendions jamais de comptes, sauf pour l’éducation des enfants, sinon nous étions libres de faire ce que nous voulions, quand nous le voulions.  Je sais que Marc vous aimait beaucoup, il vous considérait comme un ami, mais je ne saurais dire à quelle fréquence il vous rendait visite.

Nous nous sommes assez peu rencontrés finalement. Marc était un homme imprévisible comme vous dîtes et il arrivait qu’il promette de venir  me voir puis de ne plus me donner de nouvelles pendant des mois. Nous étions intellectuellement proches, nous nous comprenions sans dire beaucoup de mots, cependant étais-je réellement son ami ? Cet homme était-il seulement réel ? Je ne le sais pas.

Suis-je réellement sa femme ?

Que voulez-vous dire par là ?

La même chose que vous. Marc était une étoile filante, un objet qui traverse le ciel et se consume immédiatement. Impossible de savoir malgré son engouement si cela durerait, s’il aimait plus l’instant qu’il passait avec les gens que les gens eux-mêmes. Et moi qui étais sa femme, il m’aimait parce que nous nous voyions peu, qu’il admirait ma liberté et mon indépendance, ma capacité d’analyse et mes textes, parce qu’il me trouvait belle et suffisamment rare. J’entends par là que nous parvenions à nous voir peut-être une fois par semaine, que je m’en contentais et qu’il gardait l’impression d’entretenir une sorte de passion. J’étais un trophée. Peut-être retardait-il la lassitude, je ne sais pas. Comme tout le monde je connaissais le personnage, un peu la personne car je ne suis pas de celles qui tombent amoureuses d’une enveloppe vide, mais je sais qu’il ne m’appartenait pas, pas plus que je ne lui appartenais. Réel oui il l’était mais sa mort, c’est une pure fiction, une mise en scène, qu’elle soit volontaire ou non.

Maintenant que vous savez tout cela, regardez-moi dans les yeux et dites-moi que je ne suis pas ici à cause de Marc ».

Mais comment le saurais-je Maria ? Vous seule êtes capable de savoir si c’est Marc qui a motivé votre venue.

Je parle sérieusement. J’ai certes inscrit mon nom sans y être contrainte, le premier pas vient de moi, admettons. Je veux maintenant être certaine que je suis vraiment ici à cause du tirage au sort, que vous n’êtes pas en train d’espérer de moi des confidences, que ce n’est pas le mystère de cette affaire qui vous attire…

Maria, vous ne vous souvenez vraiment pas ?

Me souvenir de quoi ?

Laissez-tomber je crois que vous n’êtes pas encore prête, nous allons essayer autre chose ».

Partie 3.

8 commentaires sur “Le Cartomancien – Partie 2

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